Dans le cadre de mes cours de littérature, je dois me taper plusieurs lectures. À ma grande surprise, un de mes textes obligatoires parlant de la culture au Québec mentionnait la bande dessinée. Jean Larose, un de nos grands essayistes québécois, y dit ceci :
« Pourquoi consacrer des cours à des « œuvres » aussi faciles que la bande dessinée, la science-fiction, les films d'horreur ou les romans Arlequin, qui ne sont jamais que des remakes très dégradés de grandes œuvres littéraires? Pourquoi les professeurs de littérature devraient-ils, à leur tour, renvoyer dans l'oubli les œuvres littéraires et laisser les étudiants croire qu'il y a quelque chose de profond dans la bande dessinée? Cela ne serait-il pas plutôt notre rôle d'aller contre la culture médiatique et d'apprendre aux étudiants à déjouer les marchands d'images, à mettre les choses en perspective, à s'étonner moins facilement, à devenir difficiles, à se méfier de l'enthousiasme général, à poser des gestes de dissidence critique? » (*)
Remakes dégradés, culture médiatique, se méfier de l'enthousiasme général... et allez! Tous les œufs dans le même panier! Encore? Eh oui, ce genre de propos semble encore et toujours bien portant.
Greg, le papa d'Achille Talon, s'était fait dire à peu près la même chose vers 1973 à propos de la bande dessinée qui, selon la critique de l'époque, n'était qu'un divertissement facile et paresseux. Greg a évidemment répliqué en dessinant deux planches bien senties, et nous de voir le bouillant Achille défendant son apostolat avec la verbosité qu'on lui connaît. (**)
Je laisse à d'autres le soin d'expliquer pourquoi ces idées de paresse ou de facilité perdurent. Pour ma part, je ne fais que réagir à un texte qui me traite de marchand d'images. Alors puisqu'on s'est permis de le redire une millième fois, alors je répondrai une millième fois « non ».
Non, la bande dessinée n'est pas un divertissement facile. Non, elle n'est pas une sous-littérature abrutissante que des étudiants éclairés devraient apprendre à « déjouer ». Je resterai toujours convaincu qu'elle peut intelligemment emporter ses lecteurs dans un autre monde, faire rire, émouvoir ou vibrer autant de poésie qu'un vers de Rimbaud ou un roman de Victor Hugo. Ce n'est pas parce que notre genre littéraire se compose à la fois d'un texte et d'images qu'il ne peut pas avoir ses classiques, ses courants et ses grandes œuvres.
Simon Charles
(*) Jean Larose, « La littérature à distance » dans L'amour du pauvre, Boréal Compact, 1998, p.41-42
(**) Le gag en question s'appelle « Défense d'affliger » dans Les insolences d'Achille Talon.