1er mars 2004

Témoignage sur Albert Chartier (1912-2004)

Par Richard Langlois

       Après avoir réalisé durant plusieurs décennies une oeuvre monumentale et encore insoupçonnée, Albert Chartier est devenu pour de nombreux et fidèles bédéphiles un sage et sympathique patriarche, un doyen respecté et un maître incontournable... mais pour mon épouse, Louise et moi, il fut pendant longtemps un simple ami avec qui on partageait nos peines et nos joies personnelles et familiales. On avait le grand privilège de l'appeler intimement « Bébert », et pour nous les vrais amis ça ne meurt pas!

Grâce à un autre ami de longue date, Robert La Palme, qui lui rendit un hommage très attendu en 1985 au Salon International de l'Humour à Terre des Hommes, une rencontre inoubliable à Montréal scella à tout jamais les rapports entre nos deux couples. La vie n'a pas été toujours tendre pour notre « Bébert »; on se rappelle le décès de son fils cadet Jean-Pierre, suivi durant le même mois fatidique de septembre, trois ans après, celui de son épouse Suzanne. Puis, le même jour que mourait Robert La palme en 1997, un accident d'auto mis un terme à ses déplacements motorisés, à sa précieuse indépendance et ruina à tout jamais sa santé. On oublie vite les petites épreuves purement matérielles, tel un feu à la maison paternelle où étaient son studio et son musée privé. Mon épouse se rappelle, lors des longues conversations téléphoniques, tu répétais souvent : « Ainsi va la vie et ce n'est pas le Nirvana ». Malgré ce stoïcisme, elle réussissait à te remémorer des chansons de ton enfance que tu croyais avoir oubliées à tout jamais. Sous le ciel gris des malheurs et des chagrins, Albert a su conserver l'éclatante lumière de sa bonne humeur et son sens de l'humour toujours subtil, accompagné d'un dévouement humaniste pour remonter le moral des ses proches, des ses voisins et de ses amis. On ne pourra jamais mesurer adéquatement cette généreuse personnalité qui oeuvrait dans l'ombre. Ce travail discret va maintenant faire partie de la légende qui vient de commencer.

Dans ses nombreuses lettres, accumulées depuis plus de trente ans, il aimait dire, toujours humblement et sincèrement : « Tout ce que je sais faire, c'est dessiner et raconter quelques petites histoires pour faire rire, rien de plus, rien de moins ». Il ajoutait pour compléter ce tableau : « En fait, c'est ma petite oeuvre humanitaire; aujourd'hui, le rire, on en connaît la valeur thérapeutique après tout ». Ses propos semblaient vouloir faire avorter les « sérieuses » recherches de mes étudiants ( es ) et de moi-même; en fait c'était des leçons de vie venant de la bouche d'un sage qui connaissait les vraies valeurs de l'humain.

Je me rappelle très bien les premières lettres que j'écrivais au père d'Onésime, à la fin des années 1960, au moment où je préparais un cours sur la BD de niveau collégial, pour soumettre au ministère de l'éducation. Je voulais à tout prix intégrer l'oeuvre d'ONÉSIME dans mon corpus de cours. Tu passais vite au-delà de la surprise toute humble et sincère sur ce projet soumis et ce premier contact avec un « universitaire »; nos échanges épistolaires se sont vite transformés en réflexions surprenantes et inattendues sur des sujets plus « importants et plus terre à terre » : la philosophie, la religion, le sport, la nourriture, les voyages que tu avais commencés à faire, et ton sujet préféré: nos épouses et nos familles. Je me rappelle, comment en 1983, du 10 mai au 10 septembre, tu traversais encore à la nage, deux fois par jour, la baie du lac Noir. J'ai vite compris que tu étais plus qu'un auteur et qu'un artiste; domaines d'ailleurs que tu évitais d'aborder avec ton humour désarmant et charmant. Grâce à ces pièges dans lesquels je tombais facilement, cela a vite ralenti mes ambitions pédagogiques et à mes prétentions académiques. Mais tu savais rallumer ma flamme en me tenant au courant de tout ce qui concernait ta création et les premières publications. Tu m'as mis en contact avec Victor-Lévy Beaulieu qui se préparait à publier une première anthologie d'Onésime, parue en 1974. L'année suivante, ce dernier me demanda d'écrire la préface pour le deuxième tome. Parce que tes deux livres étaient au programme de mes cours au collège et à l'université, on a vite épuisé le premier tirage de ces deux ouvrages publiés aux éditions de l'Aurore. Comme il n'y a jamais eu de rééditions, j'ai été forcé d'abandonner l'enseignement de ton oeuvre. Cela m'a permis d'orienter et de diriger des recherches plus en profondeurs par le biais de mes cours à l'université, sur des thèmes plus perspicaces et cycliques dans ton oeuvre. On a pu s'attarder sur toute la partie complètement oubliée et ignorée de tes autres productions narratives et graphiques. C'est ainsi qu'on a pu mettre en branle un ambitieux manuscrit biographique et un minutieux dépouillement chronologique, toujours en chantier, sur toute ta production. Ta biographe, Jacinthe Boisvert, revenait des rencontres chez toi complètement éberluée et enthousiasmée suite à ta collaboration inconditionnelle et aux confidences que vous partagiez au-delà des barrières d'âge.

Ce qui m'inquiète beaucoup, et avec raison, c'est qu'une grande partie de ton oeuvre est déjà dilapidée, éparpillée et introuvable, sans qu'on ait eu le temps de la soumettre à des chercheurs motivés, des historiens sérieux et des spécialistes formés pour qu'elle fasse partie de notre patrimoine, au même titre que celle d'un Félix-Antoine Savard ou d'une Gabrielle Roy. Peu de gens savent qu'avant de soumettre ONÉSIME dans le BULLETIN DES AGRICULTEURS, tu y étais engagé pour illustrer des contes de Gabrielle Roy, des romans et des nouvelles. C'est toi que Claude-Henri Grignon a judicieusement choisi, à la place du père de Lucky Luke, Morris, pour adapter SÉRAPHIN en BD en 1952, dont la première planche parut en 1954. Le plus ironique, et qui renchérit ma grande inquiétude, c'est qu'à La Bibliothèque Nationale du Québec, il y a seulement deux planches de SÉRAPHIN qui datent de 1962; le plus aberrant c'est qu'elles sont classées avec l'oeuvre littéraire de Grignon pour son roman paru en 1933, UN HOMME ET SON PÉCHÉ. Les gens le moindrement cultivées savent qu'Onésime, ce personnage populaire à part entière, possède une plus grande réputation internationale que Séraphin. Même si Chartier nous a quitté, son oeuvre demeure de plus en plus vivante dans notre mémoire collective. Cette oeuvre universelle, ou du moins ce qu'il en reste, doit d'abord sortir de l'ombre si l'on veut que notre 9e art repose sur un passé solide et durable.

Avec trois livres seulement, épuisés et vite oubliés, on a publié à peine quinze ans d'une oeuvre qui couvre plus de 70 ans de vie active. Et dans ces trois publications, 90% sont des reprises de planches qui se recoupent d'une anthologie à l'autre. Dans ton nouveau Royaume, mon cher Albert, tu sais que c'est seulement grâce à l'Hommage que t'a rendu le musée des beaux-arts de Sherbrooke en 1998, en te consacrant un étage complet, qu'on a pu voir pour une première fois, et malheureusement pour une dernière fois, l'ensemble presque complet de ta production originale à partir des années 1930. Plus jamais on ne reverra dans un même endroit des exemplaires rarissimes de la revue CAN-CAN, tes superbes illustrations de couverture à la gouache, avec ton épouse Suzanne Martel comme modèle, tes dessins à l'aquarelle, tes planches de FRIDOLIN, BOUBOULE, KIKI, SÉRAPHIN, ONÉSIME, LES CANADIENS, le feuilleton à l'aquarelle sur la vie de Duplessis de 1927 à 1952... Cet événement historique à Sherbrooke fut l'un des derniers Grands moments publics où tu es devenu la coqueluche des médias par ta bonne humeur. Le plus touchant, fut de voir toute la fierté qui se dégageait des yeux de ton fils , Jean-Louis, qui t'accompagnait pour cette grande occasion. Cet ultime honneur qu'on t'accordait est vite devenu une Fête et des agapes , à la bonne franquette, comme tu le désirais.

Je ne peux m'empêcher de penser qu'au moment où s'éteignait le colosse Louis Cyr en 1912, à Saint-Jean-de-Matha, naissait à Montréal un autre Homme fort, Albert Chartier qui allait perpétuer une autre légende dans le même coin de pays. Jamais dans notre passé, les pays d'en haut et d'en- bas allaient connaître une histoire si parallèle et si extraordinaire. Tu commençais tes lettres : « Par delà les monts et les vaux... », où tu es enfin rendu. Et tu terminais ces chaleureuses lettres avec : « Chaude poignée de main...». Mon souvenir continuera de voyager dans ces grands espaces de la profonde simplicité que tu as toujours dégagée, autant dans ta vie et que dans ton oeuvre, si inséparables.

Richard Langlois