15 septembre 2001

Voir un ami pleurer
Par Paul Roux

       Que dire face à toute cette horreur? Que faire pour contrer les trop nombreuses manifestations de fanatisme qui, depuis quelques millénaires — qu'elles soient engendrées par la religion, la haine ou la soif de pouvoir —, détruisent et tuent aveuglément? Comment s'y prendre pour, un jour, parvenir à éradiquer le côté sombre de l'âme humaine — la seule forme de conscience et d'intelligence capable de concevoir et de concrétiser de telles monstruosités? Quelle gloire, quelle satisfaction ou quel accomplissement peut-on bien trouver en frappant à leur insu des gens sans défense? Comment peut-on devenir à ce point abject? Comment peut-on vivre pour et par le terrorisme et frapper de façon aussi injuste au nom de la justice ou de quelque cause que ce soit? Comment?

Dans l'Outaouais, la journée de mardi s'annonçait belle: soleil sur fond de ciel bleu. Pas l'ombre d'un nuage. Qui aurait pu imaginer?...

Devant livrer un article au journal Le Droit cette journée-là, je m'apprêtais à partir de chez moi lorsque, à la radio, tombe la nouvelle: une explosion vient de se produire dans l'une des tours du Worl Trade Center, à New York. Durant mon trajet en voiture, j'écoute Denise Bombardier et Marie-France Bazeau qui, bouleversées, tentent de démêler ce qui se passe. Subitement, la nouvelle est confirmée: l'explosion a été provoquée par un avion rempli de passagers qui a heurté la gigantesque tour de plein fouet. Accident? Attentat?

Arrivant au journal, je constate un attroupement inhabituel dans un coin de la salle des nouvelles. Une douzaine de personnes étaient debout, muettes et immobiles. Leur surprise et leur désarroi étaient palpables. Incrédules, les yeux rivés à l'écran d'une petite télévision, ils regardaient la tour brûler en direct. Bouleversés, nous imaginions tous ces pauvres gens piégés à l'intérieur de l'immense building. C'est alors que, encore sous le choc de cette première catastrophe, nous avons vu en direct une image qui ne s'effacera jamais de nos mémoires: dans la partie droite de l'écran, un second avion est subitement apparu pour, le temps de le dire, aller percuter la seconde tour. Pendant l'heure et demi qui a suivi, les gens bourdonnaient autour de l'écran de télévision, horrifiés par l'enchaînement des catastrophes et secoués par l'ignominie de tels actes. Cette journée-là — et celles qui ont suivies, d'ailleurs —, plus personne n'avait le cœur à l'ouvrage. L'horreur existait mais, cette fois-ci, nous l'avions vu frapper en direct.

Rien ne peut décrire l'impuissance que l'on ressent dans de tels moments. Rien ne peut consoler de tant de bassesse et de cruauté.

Il y a bien sûr d'innombrables injustices et inégalités à réparer de par le monde; trop de pauvres qui, victimes de l'impérialisme américain, souffrent; un fossé béant entre nous — les nantis des quelques pays industrialisés — et le reste de l'humanité; la terrible situation du Proche-Orient... Il y a aussi les multinationales, les marchands d'armes, les exploiteurs, les opprimés et le manque de détermination de nos gouvernements à enrayer tous ces fléaux. Il est indéniable qu'il y a urgence à changer tout cela et à rééquilibrer la richesse entre tous les habitants de la planète. Cela justifie-t-il quoi que ce soit? Rien ne peut cautionner de telles atrocités.

Comme le chantait si bien Brel:
«Bien sûr, il y a les guerres d'Irlande
Et les peuplades sans musique
Bien sûr, tout ce manque de tendre
Il n'y a plus d'Amérique

Bien sûr, l'argent n'a pas d'odeur
Mais pas d'odeur me monte au nez
Bien sûr, on marche sur les fleurs mais
Voir un ami pleurer.»

Aujourd'hui, des millions de nos amis pleurent. Ne les oublions jamais.

Paul Roux