La journée d'un auteur de bande dessinée, est un mercredi de pluie, sans raison particulière, pareil à choisir la profession de bédéiste, sans raison particulière. Alors mes mercredis de bd commencent comme bien d'autres journées qui se ressemblent, après les petites ornières matinales, café à la main, c'est l'ascension à la table de travail.
Nous voilà installés, je dis nous parce que faire de la bd requiert la collaboration de tous et chacun qui trainent le long des corridors de mon intellect. «Je suis une bande de jeunes à moi tout seul, je suis une bande de jeune, je me fends la gueule.» C'pas moi qui l'a inventé ça, c'est Renaud Séchan, et basta!... il s'y connaît en bd le mecton... mettons!
Nous voilà donc à nouveau enragés car pour faire accoutumance nous avons taillé notre crayon(1) au dessus de la tasse à café plutôt qu'au-dessus de la tasse à taille-crayon(2). Nous devrions sans doute changer le récépient à taille-crayon, mais les habitants de mon hémisphère gauche s'y opposent, tous des communistes!!! Donc après une gorgée de taillures de crayon, nous entâmons un croquis du découpage de la planche sur papier(3). Le croquis du storyboard de la planche en question maintenant terminé, nous tracerons les cadrages appropriés sur le support(4) qui servira d'original. Nous tracerons ensuite les lignes guides pour le lettrage, le lettrage en place, les phylactères tracés, nous obtenons l'espace disponible pour les p'tits bonhommes. Étape suivante: un autre café, car il désormais pas loin de 15h00 déjà.
L'eau siffle, la pluie tintinnabule dans les vitres de fenêtres, par lesquelles on voit les écoliers sur leur retour sauter à pieds joints dans les flaques. Nous nous sentons soudainnement envahis de nostalgie, impuissants devant cette force, nous irons nous écraser devant la télé le temps d'une pause. Zap, Zap, Zap, Off. Quand t'as pas le câble tu fais le tour assez vite. Soudain un regain de vitalité et d'illusion de grandeur artistique se fait sentir et nous retournons mettre des taillures dans notre café!!! C'est parti, le flux est là et nous sommes désormais sous l'emprise de la conception. Tout ce trace tout seul comme par magie, ou possession, selon vos convictions spirituelles. Bientôt la noirceur s'abattra sur la sombriétude de cette journée pluviale, rehaussant la tête, décourbant le dos, craquant tous les os aptes à être craqués, nous voilà en transe d'observation devant la planche crayonnée. Wow! Celle-là c'est certain, va être ma meilleure!!! Oh pardon, NOTRE meilleure!!!
Convaincus de l'excellence du travail accompli, nous passons à l'encrage avec frénésie, angoisse, et anxiété, nos trois partenaires qui logent le corridor au coin de l'avenue James Whale et du boulevard Alfred Hitchcock. À la recherche d'une plume(5) dont la pointe n'est pas trop amochée, nous nous débarrassons de la tâche accâblante du lettrage. Yé!!! Le lettrage est terminé!!! Tiens, nous avons oublié les membres du parti nutritionnel qui réclament substances à convertir (nous avons faim). Vêtu de courage et de mon image social, je (suis seul à présent, la bande de mon intellect est restée avec la gardienne, bande de pervers!!!) brave la pluie, plutôt que le désordre de la cuisine, et me rends au Joe Patate de mon quartier. Deux cheese all-dressed avec une rondelle pis deux papsi, je prends toujours deux papsi parce Joe Patate n'offre que les petites bouteilles en forme des anciennes bouteilles de bière, pis y a peine deux gorgées là-dedans.
En remontant la côte de l'église, passant devant le club vidéo, on y affiche le dernier Polanski, et le dernier Scooby-Doo. Maintenant armé de mon sac odorant de friture, je franchi la porte du club, ramasse les deux copies, passe au comptoir de location et je suis reçu d'un des plus beaux sourires qu'une demoiselle peut arborer... Faîtes-vous pas d'idées romantiques, c'est à mes rondelles d'oignons qu'elle en veut. Les deux films m'ayant coûté un bras et quelques rondelles, je repars vers mon antre. Installé vacheusement dans le sofa, les pieds sur la table préposée à la poussière et au cendrier, le lunch sur les cuisses, je mets en marche le magnétoscope(6)... Scooby doo bee doo... Mes artères à demi-bloquées par la friture, mon estomac en éruption gastrique, mon corps d'une lourdeur gouvernementale, je crains fort que ma journée de bd se terminera devant la boîte à conneries. Qui sait... peut-être pleuvera-t-il demain... sinon, ben, j'écrirai des articles pour BD Québec...
Paul Le Brun,
Puppet Minding Comics
*note technique
(1) Sanford Mirado No.2 HB 100% cèdre supérieur avec gomme douce rose sans traces. Sans bois de forêt tropicale.
(2) Sans nom, monoplace, empaquetage transparent sur carton bleu et blanc, 2 pour 1,00$ au magasin d'une piastre.
(3) Domtar 8½" x 11", blanc 84, 20 lb, de la pile recyclée de mes sorties imprimantes.
(4) Strathmore, Bristol, serie 300, fini vellum, 14" x 17", 100lb, en tablette de 20 feuilles.
(5) Pilot SW-DR, pigment à encre, marqueur à dessin.
(6) Une marque ben cheap à 129$ lors des jours Z.