10 novembre 2001

La BD Québécoise, ça n'existe pas! (2e partie)
Par Philippe Girard

       Pensez-vous qu'en s'assoyant devant sa table, Michel Tremblay se dit : -Aujourd'hui, j'écris une pièce de théâtre québécoise? Moi, je ne le crois pas. Le théâtre québécois existe parce qu'il occupe SA place dans la grande famille du théâtre universel. Il est d'abord théâtre, ensuite québécois. Même chose pour la cuisine italienne, la chanson française ou le cinéma américain. Ils existent spécifiquement parce que leur place dans le plus grand ensemble est non-équivoque. Le tout est plus grand que les parties qui le composent, même si les parties sont différentes les unes des autres. Michel Tremblay écrit d'abord du théâtre. S'il est québécois ce n'est qu'en second lieu.

Dans la passé, contexte oblige, la BD de chez nous a surtout développé son aspect québécois. Aujourd'hui, on doit voir à ce qu'elle prenne SA place dans le grand ensemble. C'est notre défi à nous, la deuxième étape en quelque sorte. Et comme on peut parler de BD japonaise parce que n'importe où dans le monde on la reconnaît pour son universalité ET pour sa saveur particulière, on pourra alors parler de BD québécoise pour les mêmes raisons. Ne pas réussir cette tâche nous confineraît à une sorte d'artisanat noble, mais très local.

Personnellement, je dis NON a la ghettoisation de la BD québécoise. Et ceux qui se satisfont de la situation actuelle ne réalisent pas le déséquilibre qui fait office de norme acceptée. L'état de la BD québécoise (ici comme ailleurs) vous semble satisfaisant? Pas à moi. Je veux mieux, je veux plus.

Hergé, un belge, a créé avec Tintin le principal rival du général de Gaulle, un français. Pourquoi? Parce que son oeuvre etait plus grande que le pays d'où il provenait. L'oeuvre a transcendé les frontières. Voilà précisément ce que nous devons faire. Astérix aussi vient d'un village qui résiste à l'envahisseur. Mais ça ne l'a pas empêché de faire le tour du monde. Et ses aventures sont traduites en plus de 27 langues.

En cette période où tous les genres se côtoient, où la BD alternative devient aussi une catégorie à part entière et où les standards évoluent, le temps est propice aux changements de mentalités. Pour engager ce processus, un regard lucide s'impose. À quand la Révolution tranquille de la BD?

À nous, qui avons l'internet, des festivals de la BD, des périodiques viables et même des éditeurs, il incombe la responsabilité de faire valoir l'importance de notre BD. Il serait peut-être temps de cesser les querelles et de retourner à nos tables à dessin. D'ailleurs, les bédéistes devraient tous se sentir personnellement interpellés à commettre ce que la génération de nos parents a osé faire dans tous les autres secteurs de la création : la révolution.

Pendant que Voro prépare un album pour Soleil, un éditeur européen, et que les Graphik Sismik font des affaires aux États-Unis, certaines personnes s'imaginent encore que la BD québécoise est une affaire de folklore. Mais pardonnez-moi, je me répète. Ceux à qui s'adressait mon premier texte avaient déjà compris tout ceci. Les autres font semblant ou ne veulent pas comprendre. Tant pis pour eux.

Repoussons les préjugés et définissons les critères propres à notre BD. Et tant pis pour les chicanes du passé! Notre meilleure BD n'est pas celle que nous aurions pu faire hier, c'est celle que nous devons faire aujourd'hui.

Philippe Girard