8 septembre 2001

Un coup de pied au cul!
Par Jean-Paul Eid

       Comme le dit Paul Roux dans son point de vue :

« le milieu de la bande dessinée québécoise se doit de miser sur le professionnalisme et la qualité. »

Difficile d'être contre la vertu. Encore faut-il s'entendre sur ce que signifie « professionnalisme ». J'ai eu a sièger il y a quelques années sur un comité dont le mandat était d'identifier qui, parmi les membres du RAAV, (Regroupement des Artistes en Arts Visuels), était ou n'était pas professionnel pour des fins de taxation. La notion de professionel telle qu'on l'entend d'habitude, c'est à dire quelqu'un qui a une profession avec laquelle il gagne sa vie, ne peut s'appliquer chez nous puisqu'on ne compterait qu'une poignée d'artistes dits professionnels dans tout le pays. Le principal critère est la reconnaissance des pairs, c'est-à-dire: Est-ce que dans le milieu en question, cet individu est reconnu comme professionnel?
Le titre de professionnel devrait donc être donné aux bédéistes dont le sérieux de la démarche est reconnu par le milieu, ce qui convient mieux à la situation des artistes au Québec et confère donc à ces auteurs le « sérieux » dont parle Paul Roux dans son texte. Ainsi, au Québec, la notion de professionalisme est axé sur l'expérience plutôt que sur la pratique rémunérée d'une profession. Par exemple, un vieux routier de la BD dite alternative peut être qualifié de professionnel même s'il ne gagne pas sa vie en exerçant sa profession.

« le milieu de la bande dessinée québécoise se doit de miser sur le professionnalisme et la qualité. »

Je suis d'autant plus d'accord avec cette affirmation de Paul Roux qu'il fait la distinction entre professionnalisme et qualité puisque l'unique professionnalisme n'est pas garant de la qualité.

Ce ne sont pas que les amateurs qui font des navets, des « professionnels » aussi en sont capables. Des gens qui ont des années de métier peuvent pondre des oeuvres totalement dénuées d'intérêt. Je reste donc persuadé que ce qu'il faut développer ici, et je pense que le terreau y est propice, ce sont des « Auteurs », des gens qui ont des choses à dire et une manière toute personnelle de les dire. Si un jour la BD québécoise gagne ses lettres de noblesse et connait finalement un rayonnement international, ce sera avant tout avec des productions originales, inventives, qui se démarqueront du lot. J'ai la ferme conviction que les BD québécoises dont on parlera encore dans 20 ans seront de celle-là.

Les auteurs québécois qui me restent en tête aujourd'hui sont ceux qui ont développé des styles et des discours uniques; les Claude Cloutier (La légende des Jean-Guy, un humour désarmant, absurde jusque dans son graphisme), Godbout/Fournier (Red Ketchup, un regard incisif sur la culture américaine dans un style Hergéen, un paradoxe que seuls des québécois pouvaient aussi bien illustrer), Henriette Valium (y a pas de mots pour le décrire celui-là) etc.. des auteurs qui, chacun dans leur créneau respectif ont su développer un propos original et authentique.
Ça ne veut pas dire que tout le monde devrait faire du Valium pour autant! Un peu de nuance! Même dans des domaines de tradition plus « académique » comme celui de la BD jeunesse de style franco belge, il y a de la place pour l'originalité. L'originalité n'est pas synonyme de marginalité ou d'hermétisme. Nous avons autant besoin d'auteurs iconoclastes aux BD éclatées que d'auteurs qui puissent nous représenter dans un marché de masse et éventuellement développer des séries « locomotives » qui, à leur tour, feront connaître notre production locale. Mais pour arriver à « bâtir à long terme » comme le dit Paul Roux, il va falloir plus que « projeter une image de sérieux et de qualité ». Il va falloir avoir des choses intéressantes dire. Plus que de la technique, il faut un discours. La reconnaissance de la BDQ ne passe pas uniquement par le repêchage de quelques excellents dessinateurs mis sous contrat par les gros éditeurs européens pour travailler à la chaîne sur des séries anonymes.et les faire ainsi vivre de leur plume. Que la bande dessinée devienne viable n'est pas une fin mais un moyen d'arriver éventuellement à former des auteurs qui nous ponderont un jour des oeuvres authentiques et originales.

Ceci dit, je suis d'accord pour dire que nous avons besoin d'améliorer la qualité de ce qui se fait ici.

« les différents intervenants du milieu de la bande dessinée québécoise doivent désormais viser plus haut. » Comme le dit Paul Roux.

C'est que nous vivons ici en vase clos. Notre production n'est a peu près pas en contact avec l'extérieur et, vu le petit nombre d'auteurs, le seuil de qualité est forcément moins élevé que dans des pays ou nous aurions à nous frotter à des géants, où nous aurions à confronter un lectorat de connaisseurs, des critiques impitoyables et à un marché saturé.

Pour relever ce défi, il n'y a pas de solutions miracles, il faut en faire plus que le client en demande. Pour relever ce défi, 'y a qu'une façon, ça s'appelle se donner un coup de pied au cul!… moi le premier!

Jean-Paul Eid