4 février 2002

LES BONS CONSEILS DE PÔPÔ BEAULIEU #3
Retour sur le retour à Angoulême
Par Jimmy Beaulieu

       Eh bien voilà, c'est fait. Nous sommes revenus d'Angoulême. Comme il se doit, je suis crevé et j'ai plein de traîneries françaises dans mes poches (tickets de métro parisien, 0,50 euros, des tracts inutiles etc...) et des chansons idiotes des années '80 dans la tête comme: «Ils m'entraînent au bout de la nuit... les démons de minuit...». J'ai renoué avec les vraies douches et la poutine aussitôt que j'ai pu. On est bien, ici, quand même...

       La présence régulière du Québec au sein d'un évènement aussi important devient pas mal nécessaire. Je salue l'initiative de Yves Millet et son efficacité incroyable dans l'organisation de ce projet. Bien sûr, là-bas, il ne faut pas s'attendre à être une coqueluche instantanée (sauf pour Geneviève Castrée qui le mérite bien!). On est là pour s'imposer petit-à-petit en écartant discrètemnet notre statut de curiosité exotique. On est là pour proposer nos livres comme de bons livres et non pour jouer les charmants guignols de cousins demeurés.

       Dès le premier jour, on s'aperçoit qu'on est sur une terre qui a une conception de la culture visuelle beaucoup plus riche que la nôtre. Ils ont une tradition de l'image qui remonte à beaucoup plus loin. Ici, l'intelligence est le domaine exclusif de la pensée sociopolitique, et la culture populaire se limite à la culture télévisuelle. Là-bas, on comprend plus spontanément l'intelligence de l'image, sa place dans la culture populaire est beaucoup plus importante et légitimée. Conséquemment, pour la bande dessinée, c'est beaucoup plus facile de se trouver des lecteurs. Je pense à un type qui a acheté mes deux bouquins et qui me regardait dédicacer comme si j'étais Rembrant en personne, comme si j'étais un grand magicien. C'est flatteur pour l'égo, mais en même temps, ça fait du bien de sentir que ce lecteur comprend d'emblée où tu veux en venir avec ton travail.

       Les Français ont tendance à prouver leur intelligence en étant constamment condéscendants et dégoutés dans tout ce qu'ils font, c'est bien connu. Mais on trouve toujours du monde vraiment enthousiaste vis-à-vis ce qu'on fait. Nos idoles découvrent notre travail ou ils sont contents de voir notre nouveau stock. Ça donne une bonne dose d'énergie quand on voit nos auteurs préférés sidérés devant la qualité de notre travail, ou d'avoir des échanges enrichissants avec eux sur notre questionnement face à nos visions respectives de la bande dessinée.

       La meilleure chose que ce voyage peut nous apporter, en tant qu'auteur, c'est de voir que tout le monde s'améliore. Que la barre est haute et qu'il faut encore manger pas mal de croutes pour être vraiment à la hauteur. En même temps, on constate qu'on est pas tout seul et qu'il existe un lectorat pour nos petites cases, en même temps on réalise qu'on a encore du chemin à faire. Qu'on a pas mal de pain sur la planche si on veut vraiment se démarquer. Ça donne une bonne claque dans face, ce qui est un trésor inestimable.

       Là-bas, on passe des copies de nos livres à quelques journalistes, quelques éditeurs, quelques auteurs choisis et aux intervenants principaux du monde de la bande dessinée. On donne quelques interviews, on se fait inviter à passer des planches dans telle ou telle revue... On sème des graines et on récolte celles qu'on a semées l'année précédente.

       Je pense que l'exportation vers la France est une étape incontournable dans l'évolution de la bande dessinée québecoise. C'est beaucoup plus accessible maintenant, grâce à la prolifération de petits éditeurs européens comme «Ego comme x», «Fréon», «Amok» ou «Atrabile» qui jouissent d'une réputation critique irreprochable. Il est plus facile pour le modeste éditeur québecois de se tailler une place dans ce paysage pluriel et généreux. Puis, la psychologie québecoise est ainsi faite que seul l'artiste ayant fait ses preuves à l'étranger peut bénificier du respect de ses pairs (qu'on pense à Robert Lepage ou à Pellan ou Félix Leclerc ou pffff!...).

       Mais attention! Il ne faut pas voir Angoulême comme l'Eldorado ultime, comme la Terre Promise! Ah ça NON!!! On a droit à toute la sauce gluante du mercantilisme Dargaudien. La ville peint ses vitrines aux couleurs des schtroumps et les «MENUS BÉDÉ» prolifèrent outrancièrement. Ça sent le malhonnête à plein nez. Le côté abject de la bande dessinée y est aussi généreusement représenté (les éditions Soleil, Joker, Nucléa... quelle classe, mes amis!). On a pas tous la même vision de l'abject, mais ces stands ne convaincront jamais personne de la présence d'intelligence et de sensibilité dans le 9e Art. Il faut donc faire abstraction d'un bon 90% de ce qui nous entoure pour profiter du 10% de merveilleux. Il faut être zen, j'vous jure!!! Baudoin disait qu'il n'aimait pas le terme «BÉDÉ», que ça lui faisait penser à «bande de débiles». Eh bien on dirait qu'il y a pas mal de monde là-bas qui veulent justement entretenir cette filiation. Et c'est pas «Mission Cléopâtre» qui va arranger les choses à mon avis. Il y a de la place pour la bande dessinée imbécile, mais que ces gens ne s'approprient pas toute la place, tout de même...

       J'ai été très triste de voir l'hommage à Morris. L'oeuvre de ce dessinateur immense n'est réduit qu'à un logo pour vendre des hamburgers. On a fait un espace jeunesse thématique insignifiant et on a placé une machine qui mettait notre face à la place de William Dalton sur la couverture du dernier album. Wow! Quel hommage! Pas une expo, rien. Juste des silhouettes publicitaires et 2-3 cactusses en bois.

       Enfin, je suis bien content de mon voyage. Si on fait son effort, ça peut vraiment porter fruit.

Merci!

Jim

P.S.: Le site de «mécanique générale» fonctionne. Il est un peu embryonnaire, mais on va le garnir généreusement dans les prochaines semaines.
www.pastis.org/mg