14 décembre 2001

Mise à l'index des bandes dessinées à la bibliothèque de Hull: le K de Rupert
Par Gilles Laporte

(Tel que paru dans Le Devoir du 15 décembre 2001 et reproduit avec l'autorisation de l'auteur)

       Qu'on ne s'y trompe pas, en fait tous les auteurs de bande dessinée du Québec sont victimes de censure. Je parle bien sûr de cette censure moderne, insidieuse, sourde mais terriblement efficace. Je parle évidemment de la censure du marché, celle du cartel de la distribution, la pègre des points de vente, celle des grands maîtres de la publicité et de la mise en marché de «contenu». La censure mercantile plonge tous aussi sûrement d'excellents auteurs dans l'oubli que le pire des obscurantismes. Pour cette raison, apprendre qu'on est victime d'une bonne vieille censure, bête, basée sur des critères moraux primaires, m'a d'abord procuré un amusement mêlé de fierté. Pensez donc, être placé à l'index par une bibliothèque, le rêve secret de n'importe quel auteur contemporain. Je ne vends pas, mais je suis interdit! Plus encore, peut-être, en fait, je ne vends pas PARCE QUE je suis interdit, auréolé de l'opprobre qui sanctifie, de l'autodafé qui assoie dans l'histoire, en attendant la fatwa, passage obligé vers le Nobel. Et se retrouver ainsi relégué aux côtés de Bretecher et de Manara procure une authentique grandeur et l'assurance indéniable que les instigateurs de cette campagne d'épuration morale ne connaissent rien à la bande dessinée, à l'art, ni au type de rapport qu'entretien le jeune lectorat avec sa littérature. J'étais donc tout bonnement disposé à profiter de cette éphémère gloriole en attendant qu'on passe à autre chose.

En tant que seul album québécois impliqué dans la campagne d'épuration morale de la municipalité de Hull, les auteurs de Rupert K 2, mon frère Bruno et moi, envisagions spontanément trois attitudes à adopter. La première consistait à claironner le sacro-saint droit à la liberté d'expression et la cause aurait tôt ou tard été entendue. Nous pouvions aussi, et avec d'autres, prouver par a plus b que la plupart des albums retirés des rayons ne méritent pas une seule seconde l'étiquette de «pornographique» ou de «vexatoire» envers les femmes, telle que libellée. On pouvait aussi choisir de se taire et laisser la République des lettres, notamment l'Ordre des écrivains qui a aimablement entrepris de suivre le dossier, mener pour nous le combat déjà entrepris et jamais gagné contre l'obscurantisme et la pusillanimité.

Mais il appert que c'est l'intégrité de mon imaginaire qu'on taxe ainsi sur la scène publique de «pornographique» et de «vexatoire envers les femmes». Et derrière les arguments de psycho-pop invoqués dans cette censure, je vois bien quels sont les véritables motivations de cette croisade. Ils concernent ce que je définis comme des perversions issues d'une certaine élite morale. La première consiste à tout bonnement confondre l'expression de la sexualité masculine avec la violence, comme si la différence n'était qu'une question d'intensité. La deuxième est de penser soustraire les jeunes aux calamités du monde moderne en prenant soin de ne les gaver que de produits culturels aseptisés et décidément recommandés par la psychologie d'intervention. La dernière est en fait leur aversion profonde envers la bande dessinée d'influence européenne, réfractaire au néovictorianisme nord-américain, iconoclaste, parfois chauvine, toujours subversive, mais surtout qui bénéficie d'une extraordinaire audience auprès d'un «groupe-problème» et qu'il nous presse de réformer : le jeune mâle de race blanche.

Confondre sexualité masculine avec violence

Rupert K est une bande dessinée québécoise mettant en scène un adolescent un peu morbide qui préfère la compagnie du téléviseur, des jeux vidéo et des insectes à celle de ses semblables. D'album en album le personnage grandit, passant de huit ans dans le tome un (Rupert K1) à dix ans dans le second (K2), puis à douze dans le troisième (K3). L'album qui a été retiré des rayons des bibliothèques de Hull présente tout bonnement les étapes de l'érotisation caractéristique de la période de latence. C'est encore une marche hésitante et maladroite vers l'ultime objet de désir : le corps de la femme. L'album connaît d'ailleurs une fin heureuse alors que Rupert découvre la masturbation symbolisée par un bon génie qui lui annonce que désormais «il n'aura qu'à frotter sa petite lampe pour exaucer tous ses fantasmes». Il est vrai que Rupert colle crûment aux réalités contemporaines des jeunes adolescents : il est enfant unique, ses parents sont divorcés, son père boit et sa mère habite avec un néo-québécois. Bizarre et suspect? Voyons donc! Je viens là de faire le portrait sommaire de près du quart des Québécois selon le recensement de 1996. Ce qui embête en fait les censeurs de Hull ce n'est pas l'exploitation du corps de la femme, il n'y en a pas dans K2, pas plus que des scènes de nudité, également absentes, ce n'est pas la violence, toute inhibée et metaphorisée, c'est simplement que Rupert K. met en scène la naissance maladroite mais authentique de la sexualité masculine. Rupert a dix ans, il ne connaît pas les femmes. Pourrions-nous admettre que pour arriver à trouver sa personnalité sexuelle n'importe quel jeune homme doit d'abord construire l'objet de son désir? Bien sûr que les rêves érotiques d'un adolescent se fixent souvent sur une image caricaturale de la femme, disons de la «femme bandante», mais on a pas à en juger, pas plus que de comment des créateurs tentent d'incarner ce moment clé de l'identité sexuelle. Pour être plus explicite, qu'on le veuille ou non, les adolescents se sont masturbés, se masturbent et se masturberons et, qu'on le veuille ou non, quand ils le font, ce n'est pas en songeant à des voitures de pompiers! Vouloir juger et faire l'inventaire de l'imaginaire dont ces jeunes hommes pourront disposer, voilà qui selon nous confine à la perversion.

Le jeune lecteur de bande dessinée : un individu suspect

Ainsi on a des problèmes avec nos adolescents. Ils décrochent, ils manquent de confiance, sont paresseux, arrogants, mais ils adorent lire de ces «comics», la bande dessinée qu'ils appellent. Pas de doute que les mères et les pères qui ont entrepris la croisade contre la bédé violente et sexiste, considèrent ainsi prolonger leur rôle d'éducateurs en balisant l'environnement du jeune afin d'isoler et d'éradiquer le virus de la nonchalance et de l'insubordination qui semble presque tous les frapper entre 13 et 18 ans. Je ne suis pas psychologue, je fais de la bande dessinée qui est avidement lue par des jeunes de cette tranche d'âge et leur témoignage lors des salons du livre ne laisse pas de place à l'équivoque : lire une littérature iconoclaste, qui caricature leurs lubies profondes les aide cent fois davantage à sortir de leur aliénation sociale que tous les Caillou et Henri Dès jovialistes. Ces jeunes adultes ont envie d'étrange, de sordide et de morbidité. C'est une phase normale et ma fois assez intéressante dans le développement de sa personnalité affective. Croit-on sérieusement qu'on va leur en passer l'envie en les en privant? Comment voulez-vous qu'ils fassent confiance à des gens qui les ciblent comme un groupe problème et qui prétend les faire passer d'un coup de l'enfance fabuleuse à la Walt Disney, aux études aux HEC, au cours de préparation à la retraite sans faux pas? Heureusement pour eux qu'il y a les artistes en fait. Les bandes dessinées qu'on a retirées des bibliothèques de Hull, dont certaines bénéficient d'une autorité et d'une gloire universellement reconnue, me furent très précieuse durant ma propre adolescence et ont peut-être été la seule forme de culture parfaitement alternative à ma disposition entre la télévision avilissante, le cinéma asservi aux lois du marché et la littérature alors engagée dans des méandres stylistiques. En fait, si a l'âge adulte j'ai décidé de faire de la bande dessinée en dilettante c'est beaucoup afin de lui rendre un peu de tout ce qu'elle m'a apporté. Et voilà qu'on la retire des rayons.

La bande dessinée comme art subversif

Et pendant ce temps là le Marquis de Sade et Adolphe Hitler, tout comme Léotaud ou les Protocoles des sages de Sion continuent à s'offrir au vu et au su sur les rayons des bibliothèques de Hull, tandis que Pervers pépère de Gotlib, Gros dégueulasse de Reiser ou, plus modestement, Rupert K 2 des frères Laporte, sont honteusement voilés des regards jeunes comme adultes. C'est là finalement une forme de consécration pour le neuvième art, dernier art subversif. Tout ça trouve en fait sa source dans le fait que la bande dessinée ne se vend mal, que ses artisans arrivent à peine à payer leur loyer et que même ses plus grands maîtres n'arrivent toujours pas à s'embourgeoiser. Nulle loi du marché, nulle discrédit ne semble avoir eu raison d'eux puisque même à 15 000 dollars par année je connais des auteurs de bande dessinée qui trouvent encore le moyen de publier leurs géniales infamies. Alors que la télé, le cinéma, voire la danse et la peinture connaissent bien la vraie censure, celle que j'invoquait plus haut, celle du commerce, des marchés, des «marchands de contenu», qui design la créativité aux circonvolutions capricieuses de la pensée unique, voilà que la bande dessinée «art mineur», qui ne requiert qu'un crayon et du papier, mais animée par des trompes la mort de l'imaginaire, arrive encore à gratter la tapisserie jaunissante d'une société pas si libre que ça. La bande dessinée fait donc encore bande à part et s'avère imperméable à la censure des lois du marché. Il aura fallu ressortir les bons vieux gourdins de la pudibonderie pour en venir à bout. Mais c'est peine perdue mesdames et messieurs de Hull, c'est décidé, on fait un autre Rupert.

Gilles Laporte
auteur de bande dessinée