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21 février 2003
L'observatoire des kritiquakatiks
Par Denis Lord
Nombre d'auteurs québécois sont frustrés du peu de place qu'accordent les médias à la bande dessinée, celle du Québec en particulier. Pierre-Yves Clerson m'a écrit à ce propos. Et il a pas tort, ce brave mec. Mais c'était pire avant.
À quoi est due cette amélioration? Meilleurs artistes? Journalistes moins snobs ou en manque plus de sujets? Mise en place de structures promotionnelles? Va savoir. Tout de même, il reste à faire. Plus jeune, je dégueulais sur les critiques, ces ratés pathétiques qui commentent les œuvres des autres au lieu d'en pondre eux-mêmes. Well… Je suis pas le premier à trahir une promesse de jeunesse…
Ces dernières années, on m'a permis de causer bubulles dans plusieurs médias écrits, principalement au Devoir. Depuis mes débuts dans ce quotidien (décembre 1995), j'ai approximativement parlé de 220 titres, dont 43 étaient québécois, soit environ 19.5%. J'ai consacré 6 de 22 entrevues à des auteurs et éditeurs locaux. J'aurais pu écrire mieux, en faire plus. Je suis quand même fier d'avoir plogué Forg et Neves à L'actualité, montré du Braun, Doucet et Valium à la télé.
Ça va, ne me remerciez pas tous en même temps.
Une vraie critique?
Mais parler de bd dans les médias québécois, c'est la croix et la bannière. Si c'est ta spécialité en tant que journaliste, on te regarde de haut, à moins que tu ne sois universitaire patenté. (On ne s'en questionnera alors pas moins sur cet étrange penchant…). Il faut constamment se battre pour faire valoir ses articles, faire court, prendre l'espace qui reste. Nous devons trouver des alibis, culturels, économiques ou les deux à la fois. «Patron, Sfar fait une relecture du Talmud!!!!» «Boss! C'est un best-seller dans la francophonie!» Remarquez, c'est pas facile non plus dans les domaines de la danse, la musique contemporaine, etc., etc.
Un jour, j'ai demandé au monsieur en charge du cahier hebdomadaire sur les livres au Devoir pourquoi on y jasait de poésie systématiquement alors que la bd c'était épisodique. «C'est pas un genre noble qu'il a répond, ce brave homme, obéissant vraisemblablement à des directives.» «Et la putain de littérature jeunesse alors, c'est aristocratique, je lui rétorque?» «Ils achètent de l'espace publicitaire qu'il répond.»
La critique de bande dessinée au Québec, c'est comme ça.
À la limite, on devrait davantage parler de chronique que de critique. Parce que le pays est tout petit peut-être, et l'espace limité, quand on aime pas quelque chose de québécois, on n'en parle pas. Ou alors avec force euphémismes. J'avoue avoir péché de ce côté. Qui a osé émettre des réserves sur le «Changements d'adresses» de Julie Doucet? Faire rimer «stagnation» et Neves, «déjà vu» avec Aleston/Labrosse? On n'a pas le même recul salutaire qu'au théâtre ou en littérature. La BDQ en a pourtant bien besoin et je crois encore que la critique peut jouer un rôle mélioratif.
Les chroniqueurs bd sont assujettis à des contraintes à la fois intérieures et extérieures. On a tous nos préférences. Chez Ici, Marie-Hélène Copti doit se payer de bons gueuletons avec le mec de F52, genre la bd alterno française, c'est du fromage de chèvre non pasteurisé, les autres, allez vous branler dans votre Kraft. Au Droit, Paul Roux fait dans l'archéologie . À La Presse, Aleksi K. Lepage. Signe particulier : néant. Le fameux Voir, phare des cultures jeunes? Paquin développe une précision appréciable dans ses analyses mais semble prisonnier de rédac' chef ignorants et/ou inféodés à d'autres réalités culturelles. J'aime beaucoup le travail de Denis Giguère (Bédénautes). C'est pas un critique mais il a contribué plus que quiconque à la diffusion de l'information bd au Québec. Et à ma connaissance, sans parti-pris. Le gars Giguère, je lui donnerais un prix. Et de la GRATITUDE.
Plus ou moins consciemment, on aborde la bd comme un phénomène. Satrapi? Une musulwoman, c'est vachement exotique. Doucet? Une québécoise qui a réussi à se faire connaître à l'extérieur. Combien d'articles sacrifiés sur l'autel de l'inutilité plutôt que de décrire le dessin, décrypter les thématiques? «Les bédéistes québécois ont de la misère à mettre de la margarine en spécial sur leur Weston…» Rengaine nauséeuse.
Vers une amélioration?
En qualité et en quantité, la bd mérite davantage que l'espace que l'on lui consacre.
Parce qu'elle est à la fois art populaire et élitique, protéiforme autant que le roman, universel, parce qu'en tant que phénomène, elle offre un champs d'investigation extrêmement riche, tripatif et inexploré.
Mais pour que les médias accordent davantage d'espace à la BDQ, il va en falloir beaucoup plus. Au Québec malheureusement, la plupart des auteurs abandonnent le métier alors qu'ils approchent de la maturité. La présence de créateurs ayant derrière eux plusieurs décennies de travail aiderait à la «respectabilité» et à la «crédibilité» de la bd. Mais encourageons aussi les jeunes génies!
La rareté des longs récits longs et des séries est un autre facteur influant sur l'espace médiatique (e qui n'est pas une raison d'y assujettir son inspiration), tout comme les épiphénomènes que sont la reconnaissance à l'étranger et la faculté des auteurs de se démarquer d'une manière ou d'une autre. Par leur attitude, leur look, les frères Laporte manifestent une excellente compréhension du mode fonctionnel des médias. Mécanique Générale , par son dynamisme et se manifestant aussi dans le champs des arts visuels, me semble aussi faire montre d'une stratégie viable.
En terminant, les critiques, c'est comme auteurs, souvent inégaux.
Denis Lord
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