Michel Pleau: Salut Denis! On te connaît beaucoup grâce à ta collaboration au magazine d'humour Safarir. Par contre, peu savent que tu es le webmaster du site Pif Gadget. Un site très complet pour tous les nostalgiques du petit chien le plus célèbre de France. Pourquoi avoir consacré un site à ce magazine?
Denis Goulet: J'ai décidé de monter le site sur Pif Gadget en réaction au fait qu'il n'existait rien sur le sujet sur Internet. Ça m'a énormément frustré. Comme je suis un passionné de Pif depuis que je suis tout petit, je me suis dit que ça serait une bonne occasion de faire un site web. Je ne pensais pas que ça serait autant de travail par contre. Je ne connaissais rien du HTML. L'apprentissage fut long mais je dois dire que je me suis bien amusé en le faisant. Les différents commentaires reçus depuis la création du site on été plus qu'encourageant.
MP: Tu y fais des mises à jour souvent?
DG: Euh... pour les mises à jour... hem... disons qu'elles sont assez rares. Il faut dire aussi que le matériel neuf est inexistant. Je n'ai pas beaucoup de temps à y consacrer non plus. J'ai monté le site alors que j'étais dans un creux de travail. J'avais du temps en masse pour le faire. Je le vois plus comme un site de référence.
MP: Qu'est-ce qui a déclenché ton choix de devenir auteur de BD? Est-ce Pif?
DG: Avec le recul, je pense que oui. Je n'ai lu que Pif pendant de nombreuses années et aujourd'hui, je réalise qu'effectivement, Pif a joué un rôle dans ma décision de faire de la BD comme boulot. Non pas que je vois la BD comme un boulot, mais, comme c'est mon principal gagne-pain... c'est quand même du travail.
MP: Quel a été ton cheminement pour devenir professionnel de la BD?
DG: Bin... j'ai appris sur le tas. En fait, je ne me destinais pas vraiment à la BD. Pour moi, ça me semblait impossible de devenir professionnel de la BD sans passer par l'Europe. C'est à dire aller travailler en atelier avec un dessinateur déjà établi ou bien passer par une école. Et comme je ne prévoyais pas aller en Europe avant longtemps… Je ne sais pas, c'est venu tout seul… Un événement en a attiré un autre. Honnêtement, je suis dans le métier parce que je ne sais rien faire d'autre. Je ne me verrais pas travailler derrière un bureau par exemple. Et puis, j'ai passé l'âge d'être top modèle.
MP: Il n'y avait pas un métier, vraiment, que tu aurais aimé faire?
DG: Peut-être... J'ai flirté avec l'idée de me diriger vers la médecine vétérinaire, mais comme je déteste les études et qu'il en faut beaucoup pour le devenir (vétérinaire), j'ai lâché cette idée-là, ça n'a pas été long. C'est terrible, ça. Je suis sorti du secondaire sans savoir ce que j'allais faire comme métier plus tard. Aujourd'hui encore, je me dis que le dessin n'est que temporaire et qu'un jour, ma véritable passion m'emmènera vers un métier plus noble, comme : Accordeur de kazou.
MP: As-tu fait du fanzine dans ton adolescence?
DG: Non. J'ai véritablement commencé à dessiner vers 14-15 ans. Mes premiers dessins sont parus dans le journal de la polyvalente que je fréquentais. Aussi dans Crayons de Soleil (supplément jeunesse du quotidien Le Soleil), à la même époque. Beaucoup de dessinateurs sont passés par Crayons de Soleil...
MP: Donc, tu as connu plusieurs dessinateurs québécois là?
DG: Oui, si on veut, on travaillait quand même chacun de notre côté. C'est encore pas mal comme ça aujourd'hui.
MP: Évidemment, avais-tu des préférences parmi ceux-ci?
DG: J'aimais bien les parodies de Michel D'amours. Il y avait aussi Jean-Guy Bégin qui fait surtout de la pub aujourd'hui. Jean-François Guay (aujourd'hui en Belgique) produisait énormément pour CDS. On a même vu Christian Daigle à quelques reprises. André-Philippe Côté aussi, bien sûr.
MP: Tu y publiais régulièrement?
DG: À une époque, oui. J'avais même un personnage régulier - Marius - mais en général, ils publiaient chaque fois qu'on envoyait quelque chose.
MP: Et comment tout ceci s'est terminé?
DG: Oh! Je connais mal les détails de la fin de Crayons... je pense qu'ils ont manqué de personnel à un moment. Je pense même que tout ceci se faisait de façon bénévole. Je ne suis pas sûr.
MP: Ok, donc, à la fin de Crayons de Soleil, vos publications se sont arrêtés là?
DG: Oui, on a dessiné pour nos tiroirs pendant un bout de temps. Plus tard, il y a eu l'exposition BD " Et vlan! On s'expose " à Ste-Foy qui a réuni pas mal de gens de la région de Québec. On peut dire que ça a été un élément déclencheur pour la BDQ. C'est à la même époque aussi que j'ai connu la gang qui allait lancer le fanzine " Enfin bref ". : André Gag Gagnon, Benoît Joly, Marc Pageau etc…
MP: À seulement 18 ans, tu as gagné un gros concours qu'organisait le Journal de Montréal. Ce concours fut sûrement un gros coup de pouce pour te faire connaître davantage?
DG: Je ne sais pas dans quelle mesure ça m'a aidé. Parce qu'entre ce concours-là et les débuts de Safarir (donc de travail rémunéré), il y a eu encore quelques années. Le premier prix consistait en un voyage à Bruxelles et à Paris. Ça a été plus un voyage d'agrément qu'un voyage d'apprentissage. J'étais trop gêné de montrer ce que je faisais aux pros.
MP: Tu as quand même pu visiter les bureaux de Spirou?
DG: Oui! Ça a été vraiment bien. Encore que le rédacteur de l'époque nous a accueilli froidement, mais bon... j'ai rencontré plein de gens assez tripants. Je suis allé chez Roba, chez Leloup, chez De Groot, j'ai été invité au lancement du premier Bob Marone (Yann et Conrad) à la librairie Pepperland où j'ai croisé Yann (Conrad était absent), Hislaire, F'murr, Turk, Dupa, Henri Vernes…Je me suis plus amusé à Bruxelles qu'à Paris.
MP: N'as-tu pas eu d'entente avec les dirigeants de la boîte pour une future collaboration?
DG: Non, je te l'ai dit. Je n'ai rien montré de ce que je faisais.
MP: Des regrets?
DG: Pas du tout, parce que de toutes façons, je ne me sentais pas prêt à l'époque, et je n'étais pas prêt non plus, du point de vue de la qualité de mon travail. J'avais encore pas mal de croûtes à manger. C'est encore le cas d 'ailleurs.
MP: Bon ben, je crois que tu es trop modeste, tu as sûrement fini de manger toutes tes croûtes!
DG: J'espère que non!
MP: Crois-tu qu'un jour, on te verra dans un quelconque magazine en Europe?
DG: Peut-être plus tôt qu'on ne le croit. Je suis en train de travailler sur une série pour Spirou sur scénarios de Thiriet. Des gags en 1 planche, on va se croiser les doigts.
MP: Tu es avec Safarir depuis le no.1 et tu y es toujours. Tu as vu le magazine évoluer d'année en année. Avec la venue de Délire, crois-tu que Safarir est menacé, comme Croc l'a été à l'époque?
DG: Je peux mal juger parce que je connais mal Délire. Mais je ne sais pas, il me semble qu'ils publient à des intervalles plus ou moins grands. D'après moi, il y a de la place pour tout le monde.
MP: Et Croc, ont-ils déjà été en pourparlers avec toi? Tu as participé à Titanic je crois aussi?
DG: Croc? Je n'ai jamais tenté d'aller montrer mes trucs. Mais, il me semble que c'était assez difficile à l'époque d'y entrer. Je ne pense pas que Safarir aurait vu d'un bon oeil de me voir à la fois chez eux et dans Croc. Pour Titanic, je n'ai pas vraiment participé. J'ai eu un strip de publié parce que j'avais remporté un concours de strips organisé par eux à l'époque. Le prix était une publication dans Titanic. Ça ne s'est pas reproduit, ils ne m'en ont pas laissé le temps. Haha!
MP: Scénariste pour plusieurs albums avec Love, Vallée, etc. Aimes-tu autant le scénario que le dessin?
DG: Oui, malgré que je ne sois pas très productif au niveau du scénario. Mais j'aime bien voir mes idées dessinées par quelqu'un d'autre. Je ne sais pas, on dirait que ça donne de la crédibilité à mes gags.
MP: As-tu déjà pensé à sortir un album de tes dessins?
DG: Tu oublies le célébrissime album " Coup d'oeil ".
MP: Excuse-moi, j'avais complètement oublié. C'est vrai, Coup d'oeil.
DG: Ah bin là, tu me fais de la peine Michel. Oublier un album comme Coup d'oeil, ça se fait pas. Bien des gens m'ont souvent dit qu'après Maus, Coup d'oeil était l'album le plus bouleversant qu'ils avaient lu. Je signale aux lecteurs que ce rarissime album est encore disponible, mais dépêchez-vous, il n'en reste que 35,000 copies.
MP: Tu as participé à des fanzines comme Arg, dont je crois que tu étais l'éditeur, pourquoi avoir arrêté ce petit zine si extra?
DG: Pas facile de garder ses collaborateurs... surtout quand ça ne paye pas! Et puis, tu sais ce que c'est l'ambiance de production dans le monde du fanzinat; c'est l'alcool qui ruisselle, les orgies qui durent des semaines, les spectacles d'Yvette Horner projetés en diaporama… faut être fait fort pour endurer tout ça. Et puis les voisins se sont plaint. Non, je pense que c'est moi qui me suis tanné. Faut dire que le fanzine traitait de dessinateurs décédés. À un moment donné, on a manqué de dessinateurs (qui nous plaisaient, du moins).
MP: OH! Je l'ignorais! (Je me réveille là) De là le nom de Arg (Aaaarrrrg). Tu pourrais peut-être en sortir un de temps en temps pour les derniers décédés!
DG: Oui, c'est vrai. On ne sait jamais. Arg pourrait revenir à la vie.
MP: Fais-tu autre chose que Safarir présentement (si on oublie le projet avec Spirou)?
DG: Je fais aussi de l'illustration pour les éditions du Boréal.
MP: Pour les romans jeunesse?
DG: Oui, la série Lucien et une nouvelle série: Donatien et Justine.
MP: Pour Boréal, aimerais-tu créer toi même ta série comme le fait présentement Caroline Merola?
DG: Ça ne serait pas désagréable mais comme je le disais un peu plus haut, côté idées et scénarios... J'ai un peu de misère à être constant, mais ça serait l'fun, c'est sûr. Je veux d'abord me concentrer à devenir un bon illustrateur.
MP: Et as-tu une autre passion? Collectionneur, le jardinage, Internet, etc.?
DG: Ouais, peut-être un peu trop même. Maudit Internet! J'y passe beaucoup moins de temps qu'à mes débuts mais c'est encore trop. Et puis, je sais que je ne me ferai pas d'amis en disant ça mais, j'aime bien les dessins animés japonais.
MP: Pokémon?
DG: Euh non, ça c'est pour un public plus jeune quand même. Des trucs comme Evangelion, Escaflowne, et évidemment, tout ce que fait Miyazaki. Son Princesse Mononoké est un vrai chef-d'oeuvre. Je ne suis pas un grand connaisseur d'animé mais j'aime bien en général ce que font les japonais.
MP: C'est des séries que l'on peut voir à Fox?
DG: Pour Escaflowne oui, mais la version télé est censurée.
MP: Violence, sexe?
DG: Violence, mais faut s'entendre. Les réseaux américains de télévision ont une drôle de conception de la violence en ce qui regarde le matériel destiné aux enfants. Ils ne sont pas toujours cohérents dans leurs décisions.
MP: Y a-t-il une chose que Denis Goulet aimerait réaliser dans son avenir prochain?
DG: Je ne sais pas. Je ne suis pas quelqu'un qui regarde trop loin en avant. Du moment que je m'amuse et que les gens s'amusent aussi en regardant mon travail et que je réussisse à gagner ma vie en même temps. C'est suffisant, non?
MP: Merci Denis pour le temps que tu m'as accordé.
DG: Gouganèze, comme dirait quelqu'un.