Michel Pleau: Bonjour Mario! Nous pouvons dire qu'à peu près tout le monde au Québec a déjà vu une illustration de Mario Malouin, soit dans un magazine quelconque ou dans une BD. Aurais-tu cru cela possible voilà 30 ans?
Mario Malouin: Non. Pour être honnête, je rêvais un peu que ça m'arrive. Mais, en 1970, la bd au Québec n'existait à peu près pas, ou du moins, il n'y avait personne qui était un modèle.
MP: Et, pour toi, avais-tu des modèles à cette époque?
MM: Ho oui! Et je les ai toujours, même s'ils sont à peu près tous décédés. Ma plus grande influence a été Franquin, l'auteur de Gaston Lagaffe. J'admirais son sens de la déformation presque poétique des choses. Plus tard, je l'ai suivi dans son délire des " Idées noires "; ça parait d'ailleurs un peu beaucoup dans mes recueils " Drôlement piquant ".
MP: D'ailleurs, tu as commencé ta carrière de bédéiste dans ton adolescence avec, Gros Magnon. Déjà à cette époque, on voyait déjà une attirance vers la préhistoire et les " monstres ". C'est une passion chez toi?
MM: Je dois t'avouer que c'est probablement le genre de chose qu'on finit par faire inconsciemment. Je dois sûrement être attiré par ce genre de personnage aux chairs dégoulinantes, comme Grokon ou Papppouth de la série " Au pied du grand totem ".
MP: À moins que toi-même, tu te considères comme un propre monstre?
MM: Ha! Ha! Penses-tu? Je ne sais pas si c'est un manque d'estime de soi qui fait qu'on finit par faire des choses horribles ou si ce n'est pas simplement de répondre à un besoin du public, qui en redemande de ce genre de choses. Je te donne un exemple: les recueils " Drôlement piquant ", le premier numéro a été tiré à 10000 exemplaires et j'ai appris dernièrement qu'il est " sold out ". Les deux autres sont en bonne voie de le devenir aussi. Alors, j'avais presque décidé de cesser ces publications, mais devant le succès, je vais probablement faire le numéro 4 dans la prochaine année. D'ailleurs, il y a déjà quasiment la moitie du matériel de fait.
MP: Revenons à tes débuts. Quel a été ton cheminement pédagogique?
MM: Bah! Très simple. Des études normales jusqu'à la fin du secondaire. Quand est venu le temps du choix pour le collégial, c'est là que ça s'est gâté! J'ai pris l'orientation " arts plastiques " au cégep de Ste-Foy, et j'ai décroché au bout de quelques mois, convaincu que je n'apprendrais rien là. En sortant du cégep, je créais le magazine " Plouf " , et c'était parti. Je dois aussi dire que j'ai eu la chance de venir au monde dans une famille d'artiste: mon père était dessinateur publicitaire et il travaillait à la maison. J'ai donc été en contact très jeune avec le matériel à dessin. Dès l'âge de trois ans, je travaillais déjà avec de l'encre de Chine. Même si ce n'était pas très beau!
MP: Parlant de " Plouf ", c'était un excellent fanzine à l'époque. Publié en couleurs, tu devais être fier de produire une telle publication. Comment tout ça s'est passé?
MM: Plouf, c'était une folie douce. Au départ, le magazine devait s'appeler " Gros Magnon ". Pour toutes sortes de raisons plates, on l'a appelé Plouf. J'avais connu au secondaire, et au peu de collégial que j'avais fait, un tas de fous de la bd, et qui avaient un talent fou aussi. Ces gars-là m'ont laissé des planches, ils m'ont fait confiance, alors j'ai foncé. Au début, on devait faire imprimer un petit magazine en noir et blanc, puis sont venus un tas de pépins. Mon père m'a appuyé et il a décidé de se procurer une petite presse offset. En quelques mois, j'ai donc appris le métier d'imprimeur et j'ai imprimé Plouf. Chaque page de Plouf m'est donc passé par les mains. C'était vraiment mon bébé. Après, en plus j'ai dû le distribuer moi-même et en faire la promotion. C'est pour ça que, au bout de seulement deux numéros, j'étais claqué! Mais en même temps, je venais d'apprendre un métier qui m'a servi à gagner ma vie pendant les années où la bd ne me faisait pas vivre encore.
MP: C'est à ce moment que des noms comme André-Philippe Côté et Serge Gaboury, ont fait leurs débuts, tu les as rencontrés lors du cégep?
MM: Oui! Ce sont eux les joyeux fous talentueux que j'ai rencontrés au cégep.
MP: Parle moi de " Le sous-sol d'André "?
MM: Ho Wow! Tu vas chercher de vieux souvenirs là! Le sous-sol d'André, c'était une émission cheap pour enfants comme télé 4, le TVA de l'époque, en produisait à la tonne. Avec peu de moyens, un animateur présentait des dessins animés et avait des invités qui faisaient des chroniques sur des sujets qui intéressaient les jeunes. Ça passait à 4 heures tous les jours de la semaine et c'était animé par André Guy, une sorte de Guy Mongrain de l'époque. Et moi j'avais une chronique de bandes dessinée dans cette émission. J'avais obtenu cette chronique dans ma recherche de publicité pour PLOUF.
MP: En 1987, tu as même été illustrateur judiciaire pour le procès de Pierre Lacroix. Comment devient-on illustrateur judiciaire? Ça doit être assez spécial?
MM: Oui effectivement! Çà c'était une sorte de rêve. J'avais souvent vu dans des films ce genre d'illustrateurs et je rêvais d'en faire un jour. J'ai donc harcelé TVA jusqu'à ce que j'obtienne le poste. Je ne le referais pas! Je l'ai fait, je suis bien content, mais je ne le referais pas c'est trop exigeant et trop SPÉCIAL!
MP: Combien de temps as-tu fait ce travail? Combien de procès environ?
MM: Ça a duré environ six mois. J'ai couvert trois procès, et de nombreuses petites affaires qui ne duraient parfois que quelques minutes. J'ai cessé la journée où je me suis retrouvé tout près de trois prisonniers qui sont arrivés en cour avec des chaînes aux pieds et aux mains, encadrés de deux policiers avec des carabines, et que je me suis rendu compte que la salle était pleine de gens avec des vestes de cuir et des mines de tueurs. Je ne suis pas peureux d'habitude, mais cette journée-là, je me suis rendu compte qu'il en aurait fallu peu pour que ça vire en émeute.
MP: HÉHÉHÉ... Je comprends pourquoi tu as quitté. Ok, passons à autre chose de plus plaisant. Je crois que l'on peut dire que ta carrière a vraiment décollé au milieu des années 80. Avec un premier album, Une saison dans la vie d'Arthur Leroy, qui est en fait une parodie de l'animateur radiophonique très populaire André Arthur. Comment s'est présentée cette idée d'album avec Arthur?
MM: En 83, j'ai connu Réal Fillion, qui est le fondateur du Festival de la bd de Québec. On parlait souvent, et de longues heures, de la possibilité de vivre de la bd au Québec. À cette époque, Réal était représentant commercial à CJRP, la station d'Arthur. Et c'est lui qui a lancé l'idée de fou, et qui, par après, m'a aidé à la vendre à Arthur. C'est d'ailleurs pour ça que son nom est mentionné dans le premier album.
MP: Pour Arthur, a-t-il été dur de le convaincre de l'idée?
MM: Ho non! Ça s'est passé très simplement. Après la fameuse soirée où Réal a lancé son idée, j'ai réalisé un premier strip dans la nuit, et le lendemain matin, Réal me poussait dans le studio d'Arthur. C'était assez psychédélique! Arthur faisait son émission, et j'étais là, a côté de lui, avec mon petit strip dans les mains. Dès qu'il l'a lu, pendant un commercial, il a éclaté de rire. C'était gagné! Après, on a foncé, et il nous a appuyés.
MP: Bien sûr, tu as fait parti du groupe de la S.C.A.B.D. à leurs débuts. La société a-t-elle été une bonne aide pour ta carrière?
MM: Honnêtement, ma carrière était déjà lancée dans ce temps-là. Alors, je faisais plutôt partie des " vieux " qui devenaient tranquillement des modèles pour les plus jeunes.
MP: " Safarir " apparaît en 1987 et depuis, tu y dessines toujours. L'arrivée de ce nouveau magazine d'humour, a dû être pour toi un point important de ta carrière? Enfin, un job régulier.
MM: Oui, Safarir a amené la stabilité. C'est à dire que c'était devenu une vraie job, avec le travail à faire chaque mois et la paye à la fin du mois. C'est d'ailleurs encore ça aujourd'hui, quoique j'en fais un petit peu moins qu'à une certaine époque. J'ai déjà fait jusqu'à 14 pages de bd par mois pour SAF.
MP: Et Croc, t'ont-ils déjà approché?
MM: Non. À leur grande période, c'est-à-dire avant Saf, c'est plutôt tous les dessinateurs qui les approchaient. Mais c'était une équipe fermée, qui ne prenait presque pas de nouveaux collaborateurs. En plus, ils accordaient moins d'importance au dessin qu'aux textes. C'était un magazine de scripteurs, contrairement à Saf.
MP: Par contre, chez Saf, vous avez Yvon Landry qui écrit le scénario pour plusieurs séries, dont Grokon le monstre. Qui de vous deux a eu l'idée de créer ce personnage?
MM: Yvon et moi, on avait depuis des années envie de travailler ensemble sur un projet. Mais rien ne s'était présenté encore. Et un matin, Yvon est arrivé avec ce projet de faire une série avec un monstre qui s'amuserait avec les villes. Ça m'a plu. Les monstres, ça me plaît toujours, et on a élaboré le projet. Yvon s'est occupé du nom et des premiers scénarios, et moi, j'ai travaillé sur l'aspect physique de la série, soit l'apparence de Grokon et de son environnement. En deux mois, on commençait.
MP: On sait qu'Yvon est aussi le nouveau rédacteur en chef de Safarir. Depuis, on croit que peut-être Safarir se dirigera davantage vers un public plus adulte. Est-ce dans les idées de la rédaction?
MM: Non, la rédaction de Safarir, c'est quelque chose de compliqué et simple à la fois. Yvon y va avec ses émotions et le goût du public. Aujourd'hui, avec l'Internet, les lecteurs nous disent vite s'ils aiment ou non quelque chose. Depuis quelque temps, le public demande plus de bd. Moi, je trouve ça formidable, et Yvon tente de répondre aux attentes du public. Il y a plus de bd dans Saf depuis quelques mois, et ça devrait continuer.
MP: On te connaît aussi pour tes nombreuses caricatures. Avec toutes les personnalités que tu as parodiées, soit dans les 7 jours, TV Hebdo ou bien Safarir, y en a-t-il un en particulier que tu aimes dessiner plus qu'un autre?
MM: Non, il y a des courants. J'ai beaucoup fait Arnold Schwarzenegger depuis quelques années. J'ai déjà eu une période Roy Dupuis.
MP: As-tu déjà eu des remarques quelconques à propos d'une personnalité qui s'est vue parodiée?
MM: Oui, mais toujours en bien. Les gens aiment ça se voir en caricature. Tu parlais du procès Lacroix tantôt, Hé bien, à la fin du procès, il m'a demandé mes dessins EN SOUVENIR!
MP: C'est toute une anecdote que celle-ci! Y en aurait-il une qui t'a frappé plus qu'une autre?
MM: Bah, tu sais, il en arrive de toutes sortes quand on fait de la caricature. Je me souviens un jour, je travaillais dans le stade olympique à faire des caricatures pour une oeuvre quelconque. Tout à coup, il m'arrive trois personnes: un père, une mère et leur grande fille et ils me demandent de les caricaturer tous ensemble sur le même dessin, en souvenir. Je leur demande : " En souvenir de quoi? ". Et ils me répondent que la mère du groupe allait mourir d'un cancer dans les prochains jours et qu'ils voulaient tous avoir un souvenir. Ca été une des caricatures les plus difficiles que j'ai faites!
MP: Ouais... je te comprends! Maintenant Peux-tu me dire quelles sont les personnes qui t'ont apporté le plus d'aide dans ta carrière en bande dessinée?
MM: Tu sais, je ne me serais jamais rendu jusque là si ma famille ne m'avait pas soutenu. Ma femme Violaine, qui est ma coloriste, et mes enfants qui ont trippé avec moi. Il ne faut pas oublier Réal Fillion qui était là pour l'aventure d'Arthur, et qui est toujours là aujourd'hui. Réal vit un peu l'aventure de la bd au travers de moi. Il suit ma carrière et hurle de joie quand il m'arrive un bon coup, un bon contrat!
MP: Combien d'enfants as-tu?
MM: Deux garçons, Mathieu, 16 ans et Jean-François, 13 ans.
MP: Ont-ils droit à leur point de vue sur tes réalisations, ont-ils des préférences?
MM: Oh oui! Et l'opinion de mes proches est très importante. J'ai souvent changé un gag parce que Violaine ou mes garçons ne le comprenaient pas ou ne l'aimaient pas. Présentement, les préférences à la maison vont à Grokon, parce que c'est le projet qui occupe notre vie. À une certaine époque, c'était Pappouth de " Au pied du grand totem ". Je l'aimais bien, celui-là! Il n'est pas enterré d'ailleurs, j'ai un projet d'histoire complète avec lui.
MP: Parle-moi de ce projet si tu le veux bien.
MM: C'est un projet comme tant d'autres. C'est une aventure de 44 planches qui installerait comme il faut le personnage et ses copains.
MP: C'est la 13e édition du Festival de la BD francophone de Québec en mai prochain. Tu en es maintenant le président. Comment s'est produite cette nomination?
MM: Tout simplement. Il y a 5 ans, Réal sentait sa santé l'abandonner. Il m'avait demandé de le remplacer. À l'époque, je ne me sentais pas capable de reprendre le festival tout seul. Après la dernière édition, quand Réal m'a redemandé de le faire, mais avec toute une équipe pour m'aider, j'ai accepté surtout que je me sentais plus fort qu'il y a 5 ans pour entreprendre une telle aventure.
MP: Le festival de cette année, nous réserve-t-il quelque chose de nouveau, des surprises?
MM: Le nouveau du festival, c'est souvent la continuité. La bande dessinée est toujours en renouveau, avec de nouveaux auteurs, de nouveaux albums, et même avec l'avancement des techniques. Comme cette année, nous avons entre autres une bande dessinée interactive, démontrée sur ordinateur et qui a été réalisée par Jean-François Bergeron. Un petit bijou de travail!
MP: Habituellement, pour le festival, plusieurs albums sont lancés. Pour Malouin, est-ce qu'on aura droit à un prochain album bientôt?
MM: Il ne sera pas lancé au festival, car le travail de président pendant le festival me fait mettre de côté l'auteur, mais oui il y aura un nouvel album très bientôt. C'est " LE MONDE DE LA TÉLÉ 2 ", le recueil qui regroupe le meilleur des pages parues dans le TV hebdo, les trois dernières années de ce contrat. Il devrait paraître en mars ou avril. Il sera probablement prêt pour le Salon du Livre de Québec.
MP: Maintenant, La question que je pose toujours aux auteurs. Quels sont tes auteurs de BD préférés, si on soustrait Franquin que tu as déjà mentionné?
MM: Bien, si on oublie Franquin, il y a Gotlib que j'aime bien. J'ai aussi certains auteurs qui ne sont pas humoristiques et que j'aime beaucoup, comme Richard Corben, l'américain, de même que Berni Wrightson.
MP: Que dis-tu à un jeune qui débute en bande dessinée au Québec et qui aimerait pouvoir en vivre?
MM: Je dis que c'est beaucoup plus facile que dans mon temps! Il y a des magazines qui marchent et qui paient aujourd'hui. Et c'est possible de placer des dessins aujourd'hui. Je suis bien placé pour le dire, depuis le mois de juillet, je suis chasseur de tête pour Safarir. C'est à dire que je cherche le talent en vue de le faire publier, et je ne suis pas peu fier de dire que depuis que j'ai commencé, il y a au moins 5 nouveaux dessinateurs à Saf. Alors, oui, c'est possible!
MP: Merci beaucoup Mario pour cet entretien et continue ton excellent boulot!
MM: Ha non, pas ce soir, je suis fatigué!