...rencontre avec Louis Rémillard
Entrevue réalisée en août 1999. L'entrevue a paru en premier lieu dans le trimestriel Zine Zag.


Michel Pleau: Bonjour Louis, tu es l'un de ceux qui représentent la bande dessinée (BD) québécoise depuis bien longtemps. Mais tu es, malheureusement, peu connu des Québécois. Est-ce que tu aimerais qu'on revienne en arrière pour nous raconter ton récit?
Louis Rémillard: Nul n'est prophète en son pays, jusqu'à quelle période veux-tu remonter dans le temps? Pépère Crusty va te raconter ça.

MP: Parfait! Parle moi de ton goût pour la BD, pourquoi se lancer en BD?
LR: Eh bien, comme le veut la tradition, j'ai toujours dessiné et j'ai connu l'illumination "bédéistique" très jeune chez le dentiste. Par la suite, j'y ai pris goût et je n'ai pas lâché car c'est ça la vocation.

MP: Le dentiste? Explique...
LR: Oui, j'étais dans la salle d'attente et je feuilletais une BD étrangère nulle à chier, alors je me suis dit : "s'il arrive à publier une merde semblable, je peux sûrement faire mieux". Il reste à savoir si j'ai atteint mes objectifs.

MP: Ahahahahah, tu avais quel âge à l'époque?
LR: 13 ans environ.

MP: Dès ce moment, tu as toujours voulu faire de la BD?
LR: Je voulais dessiner, en bd on dessine en "crisss".

MP: Tu t'es donc dirigé vers des cours qui te permettraient d'améliorer ta technique?
LR: Oui et non, quand on est jeune on peut s'illusionner. À l'époque je faisais des enseignes commerciales (lettrage à la main au pinceau), j'ai donc pris des cours de dessin publicitaire et de graphisme pour acquérir des techniques. La BD était mon côté artistique indépendant, encore un peu comme aujourd'hui.

MP: Quels ont été tes outils de travail pour faire de la BD?
LR: J'ai travaillé avec tous les outils traditionnels, soit le crayon de plomb, crayon feutre, plumes, rapidographe, pinceau, encre de Chine et gouache. Aujourd'hui, je travaille avec le crayon de plomb non effacé rehaussé au crayon feutre.

MP: Rapidographe? Je ne connais pas, explique moi.
LR: Beaucoup d'outils avec lesquels j'ai travaillé n'existent pratiquement plus aujourd'hui, ça me rajeunit pas. Le Rapido, qui est une plume réservoir dans laquelle on met de l'encre de Chine, son ancêtre étant le tire-ligne, pour tirer des lignes droites. On pouvait trouver une multitude de grosseurs de pointe de plume, allant de la très fine, cote 000, jusqu'à plus grosse. Les architectes l'utilisaient beaucoup. C'était plus pour faire du dessin technique, mais j'aimais bien, car ça correspondait plus à la ligne plus ou moins claire que je recherchais.

MP: Quelle a été ta première expérience en publication?
LR: J'ai publié un strip dans un journal d'école au secondaire. Ensuite avec des amis, on a parti le fanzine Patrimoine, à l'époque héroïque du début des années 70. C'est là que j'ai connu plein de bédéistes, car je faisais du recrutement pour publier dans le fanzine. J'ai fait publier pour la première fois André-Philippe Côté et Toufik. Il y avait aussi Marc Chalout, Claude Fruchier, Francois Royer et Mario Bolduc. J'ai également approché et connu la gang de Croc, à l'époque de l'hydrocéphale entêté.

MP: Patrimoine, ce fanzine a bien eu une durée de vie de 4 numéros si mes sources sont exactes?
LR: Tu ne peux pas avoir de sources plus exactes que moi. 4 numéros, puis c'est mort de sa belle mort comme une multitude de publications québécoise.

MP: Quels sont tous ces futurs bédéistes que tu as rencontrés à l'époque? Y en a-t-il beaucoup qui sont encore dans le métier?
LR: Attend que je me rappelle... Eh bien le plus illustre, je viens de le nommer André-Philippe Côté, il y avait dans la même période le fanzine Plouf avec Mario Malouin et Gaboury. Plus tard, j'ai rencontré Gobdout, Fournier et Hurtubise de Montréal.

MP: As-tu déjà collaboré avec ces derniers?
LR: Seulement au festival international de BD à Montréal de 76 à 78. Par la suite, quand Croc a démarré, j'ai proposé mon travail, mais ils n'en ont pas voulu.

MP: Ça devait être frustrant de voir les mêmes gars de ton époque se faire publier à grand tirage, et toi non?
LR: Ça fait parti des règles du jeu du dur métier d'artiste. C'est pourquoi j'ai développé mon travail d'indépendant.

MP: Après ces refus de Croc, as-tu voulu changer de style pour que l'on puisse t'accepter chez Croc?
LR: Je voulais parfaire, ou améliorer mon style. Je n'ai jamais erré dans différents styles. Mon style est humoristique, j'essayais de faire le meilleur stock possible en restant moi.

MP: Alors, qu'as-tu fait après cet échec?
LR: J'ai essayé une autre fois pour obtenir le même résultat. Pour situer la période, je finissais mes cours en graphisme où j'ai appris la sérigraphie. J'ai décidé de faire des impressions style bd en sérigraphie et en vendre. C'est comme ça que ma carrière artistique double a commencé. Par la suite j'ai fait beaucoup de sérigraphie à l'époque du boum de l'estampe au début des années 80.

MP: C'est alors qu'est sorti BAMBOU, mi-fanzine, mi-magazine. Le tirage était de plus de 3000 copies je crois. Pourtant le magazine n'a pas duré bien longtemps. Est-ce par la trop grande concurrence de Croc?
LR: Peut-être, mais surtout par la modestie des moyens pour exécuter la tâche. Comme un fanzine, les dessinateurs et collaborateurs n'étaient pas payés. Dans ces conditions, c'est dur d'avoir la meilleure qualité. Le fric se ramassait seulement grâce aux publicités qui servaient tout juste à payer l'imprimeur. En ce qui concerne la durée de vie de BAMBOU, il détient le record de longévité pour un fanzine: 13 numéros publiés sans interruption!

MP: Justement, dans ces années, tu as été à Angoulême, raconte moi cette expérience?
LR: C'était pendant Bambou. En fait pour participer à la délégation d'Angoulême, j'étais là en tant que bédéiste mais pour représenter Bambou et faire des contacts avec les fanzineux européens. C'est là où j'ai connu Yves Millet et où il a accepté de publier l'album Rock et Rolland.

MP: Et enfin, ton premier album (Rock et Rolland) est sorti aux Éditions du Phylactère, tu devais être très fier de ce jour-là?
LR: Yes man, c'était ma première collaboration avec Denis Rémillard. Toutes les histoires avaient déjà eu une prépublication dans Bambou, ça donne une bonne carte de visite.

MP: Comment est venu à jour ce projet d'album?
LR: En fait, comme je dessinais depuis toujours, mon cousin qui écrivait en dilettante depuis toujours m'a proposé de mettre en image les histoires radiophoniques de Rock et Rolland qu'il racontait avec Eric Etter à CKRL MF.

MP: Malheureusement, les Éditions du Phylactère ont fermé leurs portes et tu te retrouvais sans éditeur. Mais, par chance, Denis a décidé de fonder les Éditions de l'Aleph.
LR: C'est venu un peu plus tard, car on était tanné de faire Rock et Rolland et j'ai proposé à Denis de faire le Général Tidéchet qu'il avait inventé dans une histoire de Rock et Rolland. Et puisqu'il fallait le publier, Denis a fondé les Éditions de l'Aleph.

MP: Le Général Tidéchet, c'est une parodie du Général Pinochet en fait?
LR: Oui, on fonctionne avec des paronymes qui font allusion à des lieux ou des personnages qui existent dans la vraie vie. On déforme les mots comme Sol qui utilise beaucoup les paronymes pour ces monologues. Pinochet, on le considère comme une merde, alors on écrit Tidéchet, on comprend notre point de vue sur le personnage et on reconnaît le personnage par le nom, du moins on l'espère...

MP: Pour faire un album de Tidéchet, aimais-tu particulièrement ce personnage plus qu'un autre?
LR: Je trouvais que c'était un personnage avec un bon potentiel. Denis est intéressé à la politique internationale et moi, j'avais mis en place les dessins des personnages et le milieu latino que je connais en raison de nombreux séjours dans le sud. Cumbia, salsa et compagnie.

MP: Ah oui! À quel endroit as-tu séjourné dans le sud?
LR: Mexique où j'ai travaillé un peu. Je faisais de la sérigraphie pour un peintre belge établi là-bas. J'ai sillonné le Guatemala, où c'est un petit royaume "Tidéchien". J'ai été quelquefois au Costa Rica. D'ailleurs hier soir, j'ai dansé quelques merengues (danse nationale de la République Dominicaine) avec une jolie Costaricaine bien enveloppée...

MP: Oui, c'est vrai. Je dois dire aux lecteurs que Louis et moi avons réalisé l'entrevue en 2 soirées consécutives et que Louis m'a demandé le premier soir de ne pas poursuivre l'entrevue au-delà de 10 heures car il voulait aller danser! Ceci dit, Poursuivons! Ton aventure au Mexique, comment c'est arrivé? Un hasard, un contrat?
LR: Ma décision d'aller au Mexique, je l'ai prise moi-même. La rencontre avec le Belge était un hasard.

MP: Tu y allais en vacances?
LR: Je finissais mon cours de graphiste et je me suis aperçu que j'avais plutôt le tempérament d'un artiste. J'étais jeune et beau et j'avais le goût de voir du pays. C'était aussi le boum de l'estampe. Ce voyage m'a beaucoup inspiré et, au retour, j'ai commencé à produire de l'estampe décorative (paysages graphiques aux doux coloris très côte ouest américaine). J'ai fait ça pendant 7 ans à peu près et alors je me suis tourné vers l'art actuel. C'est le côté double de mon travail en art visuel, BD et estampe, peinture.

MP: Voudrais-tu nous parler de ton travail, qu'est ce que tu fais à part de la BD?
LR: Maintenant la bohème est finie ou presque. Je me suis rangé, je suis artiste indépendant, je fais toujours ma création BD. Je peux avoir des travaux d'illustrations, graphiste, n'importe quoi, je suis assez polyvalent. Mais ce n'est pas régulier.

MP: Dans le fond, tu es pigiste, comme la plupart des dessinateurs du Québec?
LR: Oui, mais je ne pige pas beaucoup, car je suis occasionnel sur appel depuis une dizaine d'années au Musée du Québec. Je travaille aux montages d'expositions. J'accroche les tableaux des autres sur les murs, parfois les miens, comme à l'exposition bd au Musée du Québec qu'il y a eue en 1997. Pour cette occasion, je travaillais de l'intérieur et de l'extérieur en même temps.

MP: C'est alors que le premier Général Tidéchet paraît en 1994. Comment l'album a-t-il été reçu? Des critiques?
LR: Pour la première, ça a été bon. Quelques critiques, surtout radiophoniques et télévisuelles. Le lancement a été un succès. Les ventes se faisaient grâce à notre rayonnement Denis et moi. On a invité le plus de monde qu'on connaissait et rattrapé les autres ultérieurement. Les gens en achetaient soit par intérêt, soit pour nous encourager. D'ailleurs ce petit tirage (400 environ) est épuisé...

MP: Lors de ce lancement, a-t-on vu beaucoup de médias sur place?
LR: Le hasard a fait qu'on a fait le lancement de l'album en même temps que Beau Dommage faisait un retour et qu'il lançait leur album au Grand Théâtre de Québec. Comme les médias se suivent comme des chiens de poches, ils étaient tous là. Sauf que Robert Gillet et une journaliste de Radio-Canada, dont je ne me souviens plus le nom, sont venus après le lancement de Beau Dommage prendre une bière au bar où on faisait le lancement. Comme j'étais dans le jus pour faire des dédicaces, j'ai demandé à Denis d'aller lui donner un album. Quand il est revenu, il m'a dit qu'il avait demandé à Gillet pourquoi il était venu? Stupide question, stupide réponse : "Parce que vous m'avez invité!". Mais il n'est jamais venu nous parler, et le lendemain à son émission, il a mentionné qu'il avait fait une découverte la veille: le bar où on faisait le lancement ! Et pas un mot sur notre album!

MP: Ça se peut tu! Passons à autre chose, car je crois que je vais dire de gros mots. Penses-tu qu'il y a de la place pour un magazine consacré seulement à la BD, car Safarir et Délire sont plutôt portés vers l'humour, la BD étant à peine présente dans ces magazines?
LR: En effet, mais le problème historique et toujours le même, c'est que le bassin de population est petit au Québec. Malgré tout, il y a des magazines qui se vendent sans problème à 30,000 copies. À cause que c'est du tout public. Pour faire un magazine BD qui "pogne", il faut aller chercher le plus de monde possible et bénéficier de beaucoup de publicité. Pour ça, il faut avoir beaucoup de fonds.

MP: Et les médias n'aident pas vraiment aussi à la promotion de la bande dessinée québécoise, comme on a pu observer à ton lancement...
LR: On n'a pas une grosse culture BD ici. La BD reste toujours une bébitte étrange. D'ailleurs il y a pas mal de bébittes étranges qui font de la bd. Ça nous prendrait la Céline Dion de la BD!

MP: Tu as maintenant publié 3 albums de Tidéchet et un dernier album, Spécimens. As-tu d'autres projets en cours?
LR: Pour ce qui est de Tidéchet, j'ai sur ma table le texte d'une histoire d'à peu près 24 pages. Denis a confectionné ce synopsis, ou plutôt scénario, mais je ne me suis pas encore mis à la tâche. Pour Spécimens, cet album regroupe des projets personnels de bd, ce sont des histoires complètes mais qui peuvent se regrouper en albums individuels avec l'ajout de nouvelles pages. Avec Spécimens, j'ai voulu élargir mon créneau bédéistique et ne pas faire seulement le Général. Depuis que j'ai commencé à réécrire des histoires BD, en plus de les dessiner, la vie m'offre une multitude d'histoires à inventer en regardant mon entourage et en faisant leur portrait, filtré par ma perception.

MP: Il y a aussi un autre projet je crois, Patates Tremblay?
LR: Oui, je vais à la pêche dans la région de Tadoussac depuis une dizaine d'années et j'arrête toujours bouffer dans un "boui boui" du nom du Connaisseur. Il fait les meilleures patates frites de la Côte-Nord, du Québec et de la planète Terre, car il est mondialement connu. Sa clientèle est internationale. Un sujet en or. J'ai commencé à dessiner quelques strips de format à l'Italienne. Je prévois faire un album qui sera en vente à son comptoir l'été prochain. On verra...

MP: Merci Louis pour le temps que tu as pris à cette entrevue et on espère un retour de Tidéchet bientôt!
LR: On a toujours un Tidéchet près de chez soi, ou chez soi, soyez vigilants!