Michel Pleau: Salut Steve! De quel coin de pays viens-tu?
Steve Requin: J'habite sur une rue qui se trouve à la limite entre St-Henri et Ville-Émard, deux quartiers de Montréal qui se disputent le titre de coin le plus BS de la ville.
MP: Quand as-tu déménagé à Montréal?
SR: En été 1990, lorsque je m'y suis trouvé une job de pâtissier dans un Dunkin Donuts. J'ai passé les 22 premières années de ma vie à St-Hilaire, ville réputée pour sa montagne, ses pommes et son Richard Glenn.
MP: Est-ce que dans ta famille il y a des artistes ? Je veux dire, des dessinateurs, des peintres qui t'ont donné le goût au dessin?
SR: Le dessin est une activité solitaire pour solitaires. Mon père sculpte dans son temps libre et mon grand-père peignait des toiles mais ce n'est pas d'eux que j'ai acquis mon goût du dessin. Je suis enfant unique et j'étais le seul de mon groupe d'âge dans ma famille, les amis de mes parents n'avaient pas d'enfants, je vivais dans un quartier de retraités et à l'école j'étais nul en sports. Qu'est-ce qu'on fait lorsqu'on n'a pas d'amis ? On s'enferme dans notre chambre et on lit, on regarde la télé, on dessine. Lorsque j'avais 6 ans, ma mère m'a acheté un Pif Gadget afin de me faire tenir tranquille lors d'un voyage en bus. Ce fut mon premier contact avec la BD. Étant donné que j'ai toujours été un passionné de BD, il était donc normal que je commence à en faire. Mes premières tentatives remontent à mes 8 ou 9 ans, c'était une série extrêmement naive et mal dessinée intitulée "Les Monsieurs". Il n'y avait qu'une copie de chaque numéro (j'ignorais jusqu'à l'existence des photocopieuses). Comme on n'avait pas de brocheuse à la maison, j'empruntais du fil et une aiguille à ma mère et je cousais maladroitement les pages ensemble. Mais ma première vraie BD, c'est à 12 ans que je l'ai fait. Même si je ne comprenais pas trop l'anglais, j'ai été influencé par quelques copies de Mad que mon oncle m'avait données. Mes premières BD étaient des parodies de film et d'émissions de télé de l'époque, d'abord en parodiant les aventures d'un super-héros nommé Sirac dont les aventures paraissaient dans le journal de ma région. J'ai ensuite commencé à créer mes propres personnages.
MP: On peut lire sur ton site Internet que tu as eu une période creuse, où tu as abandonné la bd complètement.. Peux-tu nous raconter cette période?
SR: En 1989, le magazine de musique-jeunesse WOW! où je publiais une page de BD mensuelle depuis 15 mois a fermé ses portes. Fort de cette expérience, je me suis dit que je pourrais me faire aisément engager chez Croc ou Safarir. Jusqu'à la fin de 1991, Je suis allé souvent leur présenter de mes BD mais ce fut sans succès. Mes textes étaient jugés trop ou pas assez travaillés, mes dessins trop ou pas assez fantaisistes, mon style trop ou pas assez original. J'ai tout essayé afin de conformer mon style de texte et dessin à celui de ces revues mais ça ne leur plaisait jamais. Outre leur refus constant, à la longue, toutes ces restrictions qu'ils m'imposaient ont fait que je n'avais plus aucun plaisir à dessiner. J'en avait ras l'bol de faire de la BD sous des styles qui n'étaient pas les miens, je me faisais chier à essayer de terminer ces pages qui ne me plaisaient pas. J'en suis arrivé à croire que je n'aimais plus faire de la BD et que j'avais passé les 10 dernières années de ma vie à dessiner en pure perte. Découragé, j'ai complètement cessé de faire de la BD durant 2 ans. Je gribouillais bien un p'tit peu par-ci par-là mais c'était tout. Pour recommencer à faire de la BD, il a fallu que je reparte à zéro, que je change complètement ma perception de ce médium. Jusqu'alors, lorsque je faisais une BD, je la regardais en me demandant "Est-ce que c'est vendable ?". Il a fallu que je cesse de penser de cette façon et que j'apprenne à voir mes BD autrement, c'est à dire en me demandant "Est-ce que j'aime ce que je viens de faire ?" Si la réponse est oui, alors je la considère comme étant une réussite.
MP: Également sur ton site Internet, tu parles beaucoup des publications dites "fanzines". Depuis combien de temps tu t'y intéresses, et pourquoi?
SR: En 1990 lors d'une visite à la librairie Nova spécialisée en comics genre Marvel/DC, j'ai vu près de la caisse un zine de BD amateur gratuit nommé Rectangle. D'habitude je ne prenais même pas la peine de jeter un oeil à ce genre de publication mais comme celui-ci était dans mes prix, j'm'en suis pris un. Il y a un détail que je dois préciser. À l'époque, je méprisais les auteurs de fanzines. Pour moi, il n'y avait que 2 raisons qui faisait qu'un bédéistes devait s'auto-publier: son manque de talent et/ou son snobisme envers ceux qui pognent, ceux qui arrivent à publier et vendre à grande échelle, bref ceux qui ont du talent. Il faut dire qu'à l'époque mon rêve était d'être publié dans Croc ou Safarir alors il n'y avait pour moi qu'une seule façon de faire de la BD: de l'humour, du clean, du "pour tous". J'ai donc lu ce numéro de Rectangle et c'est ainsi que j'ai découvert les Siris, Éric Thériault, Julie Doucet, Richard Suicide, Éric Braün et autres H. Valium. Ma première impression de ces BD fut plutôt mauvaise. Le crâne saturé de BD commerciale comme je l'avais, je trouvais les artistes de Rectangle déficient soit côté textes soit côté dessins lorsque ce n'était pas carrément les deux. Malgré tout, le mois suivant je n'ai pu m'empêcher de me procurer le nouveau Rectangle et le mois suivant et le mois d'après et ainsi de suite même si le prix de vente passa soudainement de gratuit à $1. Malgré tous les défauts que je pouvais lui trouver, je retrouvais dans la bd alternative un certain charme qui m'accrochait, un sentiment de liberté, d'expression sans limites ni tabous. C'est comme ça que j'ai commencé peu à peu à acheter les publications des auteurs publiés dans Rectangle. Eh puis à la longue je me suis rendu compte d'une chose; un Astérix ou un Spirou, je le lis 2 ou 3 fois et après j'en suis tanné. Par contre, la BD alternative, je peux la lire et la relire à l'infini sans jamais m'en lasser. Cependant, je considérais que ce genre de BD était un cul-de-sac pour qui voudrait en vivre et comme c'étais mon cas, je continuais à essayer de faire de la BD commerciale.
MP: Tout dernièrement, tu as lancé "les plagiats de la BD" et la réponse fut assez grande. As-tu reçu des commentaires des gens concernés par cette publication? bonne ou mauvaise?
SR: J'aurais pensé que la direction de Safarir se serait manifestée car, des 38 exemples de plagiats que je présente dans le premier numéro qui est un spécial BD québécoise, 22 étaient tirés de leurs pages mais il n'en fut rien. Par contre certains des bédéistes de Saf qui eux n'ont jamais publié de gags et/ou dessins plagiés m'ont contacté afin de savoir où se procurer mon zine. Ils en avaient entendu parler et étaient très amusé par la chose. Faut dire que j'en avais envoyé une copie à Safarir par la poste en remerciement de l'énorme (quoique involontaire) contribution qu'ils avaient apportés à mon zine.
MP: Dans les prochaines semaines, on devrait voir sur le marché, le prochain Requin Roll, soit le numéro 8... est-ce qu'on peut avoir un scoop sur son contenu?
SR: Euh... Voilà une question embêtante. C'est que je suis reconnu pour mes changements de dernière minute. Au départ, le #8 devait être un spécial 1958 et mes textes et BD devaient avoir, caricaturalement parlant, un côté Grease / James Dean. Finalement, mon numéro 8 aura comme thème la BD alternative, ceux qui en font, ceux qui les lisent et je me permets même de faire des parodies de BD de certains de mes collègues plus connus que moi tels Siris, Valium, Franson et quelques autres. Il y aura une BD racontant le jour où j'ai rencontré Julie Doucet, mes chroniques habituelles qui sont BD Bloopers, Le Répertoire des créatures de...(sujet du mois: le métro de Montréal) et bien sûr des BD de Konar.
MP: Parmi les auteurs québécois, as-tu des préférences?
SR: Je n'utiliserais pas le mot "préférence"... J'aime Julie Doucet pour le travail qu'elle met dans son dessin et pour le côté vécu de ses histoires, j'adore Pierre Fournier pour avoir réussi à créer une icône de la BD comme Capitaine Kébec et pour les excellents scénarios qu'il a produit pour la série Red Ketchup (Les meilleurs n'ayant hélas pas encore vu le jour en album), j'admire Albert Chartier pour l'ensemble et la longévité de son œuvre… En fait j'en aime beaucoup comme eux mais sans préférences particulières.
MP: Aimes tu autant dessiner que d'écrire un scénario?
SR: Question difficile car j'aime les deux mais si du jour au lendemain un magazine de BD m'offrait un alléchant contrat en me laissant le choix, je choisirais la job de scénariste car je crée des histoires beaucoup plus rapidement que je les dessine. Je crois que dans le fond je suis un scénariste qui s'adonne à savoir dessiner.
MP: D'où t'es venu l'idée du personnage Konar?
SR: En 1992 alors que j'étais pâtissier dans un Dunkin' Donuts, une collègue de travail nommée Rachelle m'a demandé pourquoi est-ce que mes BD étaient si chiantes en textes et en dessins alors que mes croquis faits rapidement sont drôles et cutes. Elle m'a donné un crayon-mine et une feuille qu'on met dans le fond des paniers à beignes destinés à l'étalage et elle m'a mis au défi de faire une courte BD le plus vite possible. M'inspirant du look et de la coiffure d'un gars sur qui elle trippait à l'époque, j'ai crée Konar le héros de BD le plus con qui soit. En 20 minutes, j'avais terminé sa première aventure intitulée Konar au Krouzing Bar. Maintenant Konar est mon personnage favori tandis que moi et Rachelle avons eu 4 beaux enfants, mais ça c'est une autre histoire.
MP: Dernièrement, le site Internet BD Québec demandait aux internautes d'élire l'album de BD québécoise de l'année 1998. "Konar, l'intégrale" est arrivé cinquième. Pourquoi, d'après toi, Konar est-il aussi populaire et apprécié.
SR: Je crois que c'est parce que les gags sont courts, simples, direct et vraiment sans prétention. Lorsqu'on s'appelle Konar, on ne peut pas faire dans le gag intello. Konar ne fait pas réfléchir, il n'ironise pas, il fait rire tout simplement. En fait je crois que comme personnage il est apprécié parce que c'est un con sympathique. Il est toujours souriant, courtois, plein de vie, etc.
MP: As tu d'autres passions que la BD?
SR: Oui, tout ce qui est scène et cinéma. J'adore écrire des scénarios et des sketchs. D'ailleurs j'ai un projet intitulé Requin Roll Vidéo dont la plupart des sketchs sont écrits. Beaucoup de mes amis sont prêts à y figurer mais j'ai un grand manque du côté du matériel. Je n'ai qu'une simple caméra vidéo portative au son on ne peut plus minable.
MP: Pour finir, as-tu des projets? Un album, une publication d'envergure?
SR: Ça m'étonnerait que je sorte un album un jour. À part Konar, toutes mes BD mettent en vedette des personnages que je ne reprends jamais par la suite. Il est vrai que c'est un peu sur ce principe que Gotlib a réalisé sa série Rubrique à Brac mais alors que lui a un style de dessin constant, moi je ne peux m'empêcher de toujours en expérimenter des nouveaux. Je ne sais pas, seul le temps le dira.
MP: Merci Steve, et continue de nous faire rire!
SR: Tout le plaisir est pour mon ego.